1000 ans d’histoire commune... et d’inimitiés


Normand Lester
Non, je ne parle pas des Ukrainiens et des Russes. L’indépendance de l’Ukraine, le plus beau fleuron de son ancien empire, fut difficile à accepter pour la Russie. Pour de nombreux Russes, les Ukrainiens sont une composante de la nation russe avec laquelle ils partagent mille ans d’histoire.
Il y a deux autres pays voisins, avec une histoire commune aussi longue, qui entretiennent des relations d’amour-haine malgré leur grande mixité ethnique, culturelle et linguistique. Je parle de la France et de l’Angleterre.
Encore plus que celle de la Russie et de l'Ukraine, la longue liaison de la France et de l’Angleterre est ponctuée de guerres et d’alliances, de rapprochements et de divorces. Les deux pays ont été emmêlés dans des périodes d’inimitiés sanglantes entrecoupées d’accalmies chaleureuses, parfois presque fusionnelles. En voici donc un bref rappel historique.
En 1066, Guillaume, duc de Normandie, envahit l’Angleterre, tue le roi Harold à la Bataille de Hastings et s’empare du trône. Il impose au pays de profonds changements politiques et sociaux. La noblesse normande remplace l’Anglo-saxonne. Un dialecte français, le normand, s’impose. C’est la langue de la nouvelle classe dirigeante.
Aliénor d'Aquitaine (1122-1204) fut reine de France de 1137 à 1152 et reine d'Angleterre de 1154 à 1189. Deux de ses fils, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre, monteront sur le trône d’Angleterre. Henri VI (1421 - 1471) fut roi d'Angleterre et roi de France de 1422 à 1453.
Une histoire commune pleine de bruit et de fureur.
Mais l’ennemi favori de la France a souvent été l’Angleterre. Et vice-versa. La guerre de Cent Ans (1337-1453) illustre tragiquement cette rivalité atavique. Édouard III d’Angleterre revendique la couronne de France. Une grande partie du pays appartient déjà aux Anglais. L’épisode le plus célèbre de cette guerre sera la libération d’Orléans par Jeanne d’Arc qui s’était donné pour mission de « bouter les Anglais hors de France ».
Les Anglais ont fait exécuter Jeanne d’Arc en 1431. Capturée par leurs alliés bourguignons, la Pucelle d’Orléans leur est remise contre une rançon par Jean de Bourgogne. L’homme de main des Anglais, l’évêque Cauchon préside le procès où elle est condamnée au bucher pour hérésie. Le roi de France Charles VII se réconcilie avec Jean de Bourgogne et chasse les Anglais de son royaume. Sa victoire de Castillon (1453) clôt la guerre de Cent Ans. Mais ce n’est qu’en 1558 que la France reprendra la ville de Calais aux Anglais.
Un pacte militaire, l’Auld Alliance, a lié l’Écosse à la France contre l’Angleterre. Les rois de France apportent leur soutien au roi d'Écosse Robert Bruce (1306-1329) pour chasser les Anglais et restaurer l'indépendance écossaise. Élevée en France, Marie Stuart, reine d’Écosse, épousa le futur François II qui reconduisit l’alliance contre les Anglais. Elle fut reine consort de France jusqu’à la mort prématurée de François en 1560. Rentrée dans son pays, la catholique Marie Stuart, qui pouvait prétendre à la couronne d’Angleterre, finit, après maintes tribulations, par avoir la tête tranchée sur ordre de sa cousine anglaise Elizabeth I. Ce n’est qu’en 1707 que les Anglais ont finalement annexé l’Écosse.
Les destinées de la France et de l’Angleterre se sont souvent croisées sur les champs de bataille. De Guillaume Le Conquérant et de la guerre de Cent Ans à l'épopée napoléonienne en passant par conquête de la Nouvelle-France et le soutien français à la révolution américaine on en est finalement arrivé au tunnel sous la Manche (1990). L’Angleterre a maintenant un lien physique direct, ténu il est vrai, avec la France.
Les Anglais sont encore aujourd’hui très fiers de leurs deux victoires célèbres sur Napoléon. La bataille navale de Trafalgar où la flotte anglaise commandée par l’Amiral Nelson détruisit la plus grande partie de la flotte française. Et celle de Waterloo, qui sera la dernière de Napoléon que les Anglais exileront sur leur île de Sainte-Hélène dans l’Atlantique Sud.
Près d’un siècle plus tard les deux empires rivaux s’allieront finalement par la signature de l’«Entente cordiale» de 1904 afin de faire contrepoids à la « Triple Alliance » de l’Empire austro-hongrois, de l’Allemagne et de l’Italie. Ils triompheront de l’Allemagne à la Première Guerre mondiale.
Anglefrance ou Frangleterre ?
Au début de la Seconde Guerre mondiale, le 16 juin 1940, alors que l’armée française s’est effondrée devant les Allemands, Winston Churchill propose au président du Conseil, Paul Reynaud de fusionner la France et l’Angleterre dans un seul pays pour faire face à Hitler. Le même jour, Reynaud démissionne et les élus français votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Churchill accueille de Gaulle à Londres d’où il dirigera la résistance française à l’occupation allemande.
Mais les vieilles inimitiés perdurent. En 1963, lorsque Londres demande à adhérer au Marché commun, de Gaulle y oppose son véto. Les Anglais ne rejoindront l’Europe qu’en 1973... pour en sortir en 2020 !
Français et Anglais se vouent une jalousie réciproque. La « Perfide Albion » reste dans l’imaginaire collectif français l’ «ennemi héréditaire ». La rivalité franco-anglaise a encore de beaux jours. On le voit avec les animosités suscitées par le Brexit et les réfugiés voulant rejoindre l’Angleterre par la Manche à partir de la France.
« Honi soit qui mal y pense » comme le dit la devise en ancien normand sur les armoiries royales britanniques.