Annuler les Russes

Alexandre Da Costa
Alexandre Da Costa Photo Agence QMI, Mario Beauregard
Photo portrait de Emmanuelle Latraverse

Emmanuelle Latraverse

2022-03-13T09:00:00Z

Imaginez l’hymne national de l’Ukraine joué en parfaite harmonie par des musiciens ukrainiens et russes.

C’est l’importante leçon de tolérance qu’a offerte l’Orchestre symphonique de Longueuil, hier soir, à l’occasion de son concert Stradivarius, Je me souviens.

« Il faut utiliser les artistes et l’art comme un pont diplomatique et artistique », m’expliquait le chef et soliste Alexandre Da Costa, vendredi, à l’émission Le Bilan.

Un rare moment de nuance et de sagesse dans la montée aux extrêmes du moment.

À vouloir punir le régime de Vladimir Poutine, on punit l’ensemble des Russes. L’OSM a annulé la série de concerts du jeune prodige russe Alexander Malofeev. Le Conseil des Arts « encourage » tous ses artistes à couper tous les ponts avec les organismes russes ou biélorusses avec lesquels ils travaillent.

Retour en 1945

Comme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la chasse aux collabos du Kremlin est lancée.

C’est particulièrement criant dans le milieu culturel, alors que les grands chefs d’orchestre, cantatrices et autres artistes proches de Poutine ont vu leurs contrats annulés.

Le problème c’est que tous les artistes russes sont devenus suspects.

On voudrait bien blâmer la cancel culture qui occulte les débats difficiles sur l’autel de l’indignation.

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Or, de l’OSM au Conseil des Arts, les censeurs de la solidarité envers l’Ukraine ne font que suivre l’exemple qui vient d’en haut.

La guerre économique

Pour masquer leur impuissance à venir en aide adéquatement à l’Ukraine, ses alliés occidentaux ont lancé une guerre économique sans précédent contre la Russie.

Non seulement espère-t-on ainsi affaiblir l’économie russe au point de forcer un changement de régime, mais la chasse aux milliardaires permet aussi de réconforter l’opinion publique.

Au moins, il y a des méchants qui paient pour les maisons bombardées, les enfants tués, la ville de Marioupol assiégée.

Or, le pas a vite été franchi. LES Russes vont payer. TOUS.

Plus facile de les faire souffrir, tous, que de risquer les armes nucléaires de leur président dictateur.

Plus facile de punir un jeune pianiste de 21 ans, qui craint pour la sécurité de sa famille à Moscou, que de renverser Vladimir Poutine.

Or, le jeune pianiste Alexander Malofeev devait jouer sous la direction du grand chef d’orchestre américain Michael Tilson Thomas.

« Ça aurait été tout un statement de voir un Américain et un Russe sur scène en harmonie, en communion complète, pour faire de la musique, partager la beauté, et dire que la guerre n’est pas une solution », se désole le chef Alexandre Da Costa.

Il a raison. Mais de telles nuances ne semblent plus permises. La guerre force à choisir son camp.

Le chef russe Tugan Sokhiev a préféré démissionner des deux orchestres qu’il dirige plutôt que de devoir choisir entre ses musiciens du Bolchoi et ceux de Toulouse, en France.

« Au lieu de nous utiliser, nous et notre musique, pour unir les nations et les peuples, nous sommes divisés et ostracisés », s’est-il indigné.

C’est pire. Nous les utilisons pour nous donner bonne conscience devant le massacre de l’Ukraine.

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