«Celle-là est belle comparée à ce que je vois d’habitude»: «Le Journal» a visité des maisons neuves avec un inspecteur en bâtiment et ses constats sont accablants


Félix Desjardins
Moisissure, isolation défaillante, finition bâclée: malgré une liste impressionnante de correctifs à apporter, une maison d'à peine six mois à Saint-Hubert est en meilleure condition que la majorité des nouvelles constructions examinées par un inspecteur en bâtiments.

«Celle-là est belle comparée à ce que je vois d’habitude»: voilà le constat inquiétant livré par Othmane Benouattaf, connu sous son pseudonyme Inspecteur Inspecto, après une visite en compagnie du Journal dans une maison moderne située dans cet arrondissement de Longueuil, l’été dernier.
La façade négligée

Dès les premiers instants de l’inspection, il sonne l’alarme: des imperfections dans la façade témoignent du manque de perfectionnisme de l’entrepreneur ayant achevé la maison sur trois étages.
«Les problèmes majeurs sont souvent à l’extérieur, qui est fini trop rapidement, explique l’inspecteur basé à Gatineau. Les entrepreneurs ont trop de projets en même temps et veulent souvent passer au prochain trop rapidement.»
«Tous les entrepreneurs veulent se défendre»

Par ailleurs, ses échanges avec les entrepreneurs sont souvent tendus, même si son travail d’inspecteur se veut complémentaire au leur en veillant à l’application des critères de la Garantie de construction résidentielle (GCR).

L’orgueil mal placé est monnaie courante dans les chantiers québécois, souligne M. Benouattaf, qui suscite de vives réactions en partageant ses découvertes sur les réseaux sociaux.
«Plusieurs d’entre eux m’envoient des mises en demeure, lâche-t-il en constatant que les marches extérieures de la maison ne sont pas à niveau. Tous les entrepreneurs veulent se défendre.»
L’isolation souvent négligée

La visite se poursuit et la liste des travaux à compléter s’allonge. Certains, plus mineurs, témoignent d’inattentions (antibélier manquant sous l’évier de la salle de bain, sorties de gouttière mal positionnées, fils électriques à découvert), tandis que d’autres prouvent une volonté de réduire les coûts.
Dans le cas de l’isolation, un autre cheval de bataille courant de M. Benouattaf, les raccourcis empruntés par certains entrepreneurs peuvent avoir des conséquences bien plus graves qu’esthétiques.

«L’erreur qu’on voit le plus souvent, c’est quand l’entrepreneur met le strict minimum de cellulose soufflée [un isolant] dans l’entretoit, enchaîne-t-il. La cellulose s’affaisse avec le temps; donc, 11 pouces d’épaisseur peuvent devenir 8 pouces en un an.»
Acquise pour 710 000$, la maison neuve à Saint-Hubert présentait donc plusieurs défauts inacceptables selon la GCR, qui obligera l’entrepreneur responsable à les corriger en moins de six mois. Cette protection n’est pas infaillible pour autant.

«Il y a de petits détails que monsieur madame Tout-le-Monde ne va pas remarquer, poursuit Inspecteur Inspecto. Et c’est là qu’il y a des dommages: l’eau s’infiltre, la structure s’endommage, il y a de la pourriture. Ça peut prendre plusieurs années avant que ça apparaisse, donc la garantie peut être échue.»
Des erreurs grossières

Quelques semaines plus tard, nous suivons cette fois Inspecteur Inspecto dans une visite sur la Rive-Nord de Montréal, à Boisbriand, dans un quartier de maisons neuves.
Encore une fois, avant même de franchir le seuil de la porte, de multiples erreurs inquiètent M. Benouattaf sans le surprendre pour autant. Mal installés, les fascias de la toiture, sur lesquels les gouttières sont posées, laissent entrevoir une éventuelle infiltration d’eau.

L’état du balcon arrière est aussi particulièrement préoccupant et affichait déjà des signes d’usure, moins d’un an après son installation.
«Les rampes sont mal fixées, le bois est en contact avec le sol, et il n’y a pas d’étrier en dessous du balcon pour le supporter, enchaîne-t-il. Il n’y a aucune fixation. C’est la base.»

À quelques mètres de là, la gouttière, fraîchement installée, ne comprend pas de rallonge lui permettant de déverser l’eau de pluie à l’écart des fondations. Facilement corrigée, cette erreur très commune et évitable peut causer une infiltration d’eau.
«On a des cas, parfois, d’entrepreneurs qui [défont] le travail de l’entrepreneur précédent pour pouvoir refaire sa job aussi, avance l’inspecteur. Et en général, les matériaux ont baissé en qualité.»

Avec plus de 250 000 mises en chantier résidentielles dans le pays en 2025 et des millions d’autres prévues dans la prochaine décennie, nul besoin de préciser que les entrepreneurs en construction seront en grande demande... tout comme les inspecteurs qualifiés.
• Regardez aussi ce podcast vidéo tiré de l'émission d’Isabelle Maréchal, diffusée sur les plateformes QUB et simultanément sur le 99.5 FM Montréal :
Pas d'ordre professionnel, mais plus d'encadrement
Afin de mieux protéger les Québécois, le métier d’inspecteur en bâtiments sera bientôt plus encadré et les visites sur les chantiers seront plus fréquentes.
En vigueur à partir du mois d’octobre 2027, le Règlement sur l’encadrement des inspecteurs en bâtiment d’habitation pour les inspections en vue d’une transaction immobilière (REIBH) viendra régler un problème qui persiste depuis plusieurs années.
Basé sur une nouvelle norme du Bureau de normalisation du Québec, ce règlement forcera tous les inspecteurs à détenir un certificat pour exercer leur profession. Un pas dans la bonne direction aux yeux de Denis St-Aubin, président du conseil d’administration de l’Association des inspecteurs en bâtiments du Québec (AIBQ).

Notons que l’AIBQ est une des deux associations représentant les inspecteurs en bâtiment au Québec, faute d’ordre professionnel.
«Les inspecteurs membres de l’AIBQ étaient déjà tous détenteurs d’une attestation d’études collégiales depuis 2007, donc le REIBH n’est pas un grand changement pour nous, explique-t-il. Mais ça va permettre d’obliger tous les inspecteurs à avoir un niveau de compétence suffisant pour exercer notre profession.»
M. St-Aubin estime qu’environ 250 inspecteurs non qualifiés sont en fonction au Québec présentement.
La GCR revoit ses critères
La Garantie de construction résidentielle (GCR) a aussi l’intention de serrer la vis dans les prochaines années: en 2029, les bâtiments assujettis à ce programme devront être inspectés au moins trois fois, dont une fois avant la fermeture des murs.
En novembre dernier, l'organisme à but non lucratif a annoncé qu’elle élargissait le bassin de professionnels admissibles à effectuer ces inspections. Les inspecteurs en bâtiment qualifiés selon le REIBH pourront ainsi aussi participer à l’effort de guerre, et ce, même s’ils ne sont pas membres d’un ordre professionnel, ce qui était préalablement requis. Il n’y aurait toutefois probablement pas eu suffisamment d’architectes, de technologues et d’ingénieurs disponibles pour répondre à la demande de la GCR.
«Ça fait 30 ans et plus d’un demi-million qu’on investit pour essayer d’avoir un ordre professionnel, défend M. St-Aubin. On a un code de déontologie, un comité de discipline... on est la seule association qui oblige ses membres à faire de la formation continue. On n’a aucune idée pourquoi le gouvernement ne va pas de l’avant sur ce point.»
Les problèmes les plus fréquents
«Avec les changements climatiques, je peux dire que le comportement des matériaux et des bâtiments changent. Il va falloir qu’on s’adapte plus rapidement»: certains problèmes sont de plus en plus récurrents dans les constructions neuves, selon Denis St-Aubin. Voici quelques-uns d'entre eux selon lui et son confrère Othmane Benouattaf:
- Les brèches dans les fondations;
- L'absence de rallonge sur les gouttières;
- L'isolation défaillante de l'entretoit;
- Le manque d'étanchétié des solins et de l'enveloppe du bâtiment;
- Les marches d'entrée qui ne sont pas à niveau.