Choisir son camp

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Photo portrait de Luc Laliberté

Luc Laliberté

2022-02-25T17:00:36Z

Tout comme vous probablement, j’assiste depuis quelques jours à l’invasion de l’Ukraine en me demandant si ce pays pourra résister encore longtemps à la charge de l’armée russe.

Confiné à un rôle d’observateur, je dévore toute l’information dont nous disposons. Dans cette manne de scénarios, d’analyses et de réactions des pays occidentaux, une chose m’étonne et me trouble: l’ampleur de la critique à l’égard des Occidentaux et une forme de sympathie pour l’argumentaire et les récriminations de Vladimir Poutine.

Je ne crois pas me tromper si j’affirme que nous sommes majoritairement en désaccord avec le président russe et l’invasion, pour la seconde fois, d’un pays indépendant. Nous ne sommes pas dupes et les arguments avancés par le meneur autoritaire relèvent d’une bien mauvaise fiction.

Vladimir Poutine c’est le bully dans la cour d’école. Il ne comprend qu’un seul langage, celui de la force. Il prendra chaque pouce de terrain qu’on lui fournira et n’aura aucune pitié pour ceux qu’il écrasera en chemin.

Devant ce défi lancé à l’Union européenne et à l’OTAN, il s’en trouve pour affirmer que c’est l’Occident qui a péché. Nous aurions été trop intransigeants avec la Russie, laissant l’OTAN étendre sa sphère d’influence jusqu’aux portes de ce pays. Je veux bien, mais il me semble qu’on omet quelques données importantes.

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Oui, Vladimir Poutine souhaite que son pays regagne de sa superbe et il dénonce l’ordre mondial mis en place depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Mais il ne faudrait pas oublier que les anciennes républiques soviétiques sont encore marquées par l’héritage de l’URSS et que plusieurs ont fait le choix, librement, de se ranger du côté de l’OTAN et, dans plusieurs cas, d’embrasser, même maladroitement, un régime démocratique.

Que Poutine cherche à revoir l’ordre mondial est une chose, mais doit-on l’accommoder au détriment de la volonté d’États indépendants dont il ne reconnaît pas la légitimité?

Je lis ou entends également de plus en plus de déclarations de gens qui semblent avoir développé une admiration pour Vladimir Poutine, qui serait devenu l’incarnation du dirigeant fort et déterminé. Les Biden, Trudeau, Macron ou Scholz seraient autant de mauviettes impuissantes.

Peu importe le bilan que vous faites de la gestion de ces meneurs, ils agissent dans un contexte démocratique et leur autorité relève d’élections tenues dans les règles de l’art. Avons-nous à ce point désespéré de la démocratie qu’un dictateur qui se comporte, autant dans son pays qu’à l’étranger, comme une brute qui ne respecte ni les lois, ni le droit international, ni la vie humaine, puisse être le modèle à admirer?

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Je comprends que la pandémie puisse favoriser colère et désespoir ou que la désinformation, souvent encouragée par les pirates informatiques russes, puisse sévir, mais nous minons actuellement notre propre système et contribuons à faire le jeu du président russe.

Aux États-Unis, mon terrain de jeu habituel, Vladimir Poutine est plus populaire que Joe Biden chez les républicains. Qu’on cherche à discréditer Biden est la stratégie à laquelle on s’attend, surtout en pleine année électorale. On peut cependant se demander jusqu’où le parti est prêt à s’enfoncer. Nous sommes bien loin de Ronald Reagan (qu’on ne confondrait pourtant pas avec des wokes ou des démocrates), qui luttait contre «l’Empire du mal» que souhaite pourtant reconstituer Poutine.

Ce qui se déroule en Ukraine est une horreur et je m’inquiète du fait qu’on blâme d’abord les Occidentaux avant celui qui est clairement l’agresseur. La réponse occidentale est mesurée et elle prend en considération les risques très importants liés à une intervention sur le terrain.

Certes, il est frustrant d’entendre constamment le terme «sanctions», un mot qu’on associe à tort à l’inaction ou à la faiblesse. Nous espérons tous qu’on détermine clairement la ligne à ne pas franchir, le point de rupture. Mais avons-nous bien considéré les retombées d’une guerre plus étendue? Poutine a beau jeu, il fonce et laisse aux autres le soin de se justifier.

Je crois que nous en viendrons probablement à une confrontation militaire plus vaste et j’y souscrirai en me convainquant que c’est le prix à payer pour freiner des dictatures. Ne négligeons cependant pas les risques encourus dans la région et ailleurs dans le monde. Si la Chine devait rejoindre la Russie, plus personne ne serait à l’abri.

Les pays qui appuient l’Ukraine limitent pour le moment leurs interventions aux sanctions, aux appuis financiers et à la vente d’armes. Malgré ses bravades, Vladimir Poutine aura fort à faire pour prendre l’Ukraine et, surtout, pour s’y installer durablement. Nos espoirs d’éviter une guerre mondiale résident probablement dans la capacité des Ukrainiens à résister.

La situation est pénible et les images insoutenables. Une fois encore, un dictateur s’autorise à violer les frontières et à prendre de force ce qu’on lui refuse en vertu du droit international. Avant d’encenser Poutine et de critiquer avec véhémence la quasi-totalité des meneurs occidentaux, certains d’entre nous auraient intérêt à décortiquer les enjeux et à se rappeler la chance que nous avons de ne pas vivre dans un régime autoritaire.

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