COVID-19: Québec ne recommande pas la colchicine
Les résultats de l’étude pas suffisamment concluants pour recommander sa prescription aux malades du coronavirus

Pierre-Paul Biron
La colchicine n’obtient pas, finalement, l’aval de l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux. L’organisme juge que les résultats annoncés en grande pompe par l’équipe du Dr Jean-Claude Tardif sont finalement « fragiles » et « non significatifs ».
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C’est une déconvenue majeure pour l’étude « Colcorona », menée par l’Institut de cardiologie de Montréal. Les responsables avaient annoncé « une percée majeure » dans les dernières semaines, affirmant que la colchicine pouvait réduire les risques d’hospitalisation et de décès liés à la COVID-19.
Même le premier ministre François Legault avait salué la nouvelle, tandis que le Dr Horacio Arruda avait prédit son utilisation. Le gouvernement du Québec a également investi 5,3 M$ dans l’étude du Dr Tardif.
Or la première révision des données de l’étude par les spécialistes de l’INESSS dégonfle l’enthousiasme de tout le monde.
Pas statistiquement significatif
« On ne peut pas conclure sur l’efficacité », a laissé tomber la Dre Michèle De Guise, vice-présidente scientifique à l’INESSS, lors d’un breffage technique sur la question, jeudi.
En guise d’exemple, l’organisme souligne que la réduction du risque d’hospitalisation sur la population étudiée de 4488 personnes était trop faible. La réduction du risque relatif était de 21 %, alors que celle du risque absolu n’était que de 1,2 %. Quant aux décès, 5 sont survenus sous colchicine, contre 9 dans le groupe placebo, un échantillon insuffisant pour en tirer des conclusions sans équivoques.
Autre accroc identifié, les patients de 70 ans et plus représentaient moins de 10% des participants, alors qu’ils représentent la population la plus à risque de contrecoups de la maladie.
L’organisme parle notamment des intervalles de confiance présentés par les chercheurs pour expliquer ses réticences à prescrire l’anti-inflammatoire déjà connu, notamment pour le traitement de la goutte.
«L’exercice qui a été fait est encore empreint d’incertitude. Les résultats, dans la prépublication, sont dans un intervalle de confiance tellement large, la vérité est quelque part dans ces intervalles-là», a ajouté le médecin.
Et l'impact de possibles effets, dans la lutte contre la maladie, demeure « fragile », selon l’INESSS. « On calcule que, pour éviter une seule hospitalisation ou un décès, il faudrait traiter 71 patients avec la colchicine pendant 30 jours », indique l’organisme.
Une autre préoccupation de l’INESSS porte sur les effets secondaires observés lors de l’étude. Outre des symptômes gastro-intestinaux plus présents chez les patients sous colchicine, cinq d’entre eux ont développé une embolie pulmonaire. Même si le trouble n’est pas un effet secondaire connu du médicament, les experts de l’organisme ont préféré jouer de prudence.
« L’embolie pulmonaire était le signal le plus préoccupant. Les experts étaient unanimement préoccupés. [...] Peut-être que l’avenir va nous dire que c’était dû au hasard, mais on y va souvent dans un principe de préoccupation et de prudence, en médecine », souligne la Dre De Guise.
Pas terminé
Malgré ces conclusions, l’INESSS ne ferme pas complètement la porte à la colchicine. On ne recommande pas la prescription du médicament pour la COVID-19, mais on ne peut l’interdire non plus, et l'on demande plutôt aux médecins « d’être prudents ». On admet d'ailleurs que les pourcentages d’impact publiés par l’équipe du Dr Tardif la semaine dernière sont justes, mais ils ne sont pas suffisamment significatifs d’un point de vue statistique.
« On est à mille lieues de ce qu’on avait vu avec la saga de l’hydroxychloroquine. L’étude qu’ils [l’Institut de cardiologie de Montréal] ont faite était colossale, et il faut le souligner », nuance le président et directeur général de l’INESSS, le Dr Luc Boileau.
« Ce qu’on dit, c’est qu’il y a un signal qui peut être intéressant, mais qu’il est trop tôt. Est-ce qu’on peut transposer ces résultats dans la population générale? Pour l’instant, on n’en est pas convaincus », dit-il, ajoutant que la position de son organisation pourrait être revue advenant de nouvelles informations.
De son côté, le Dr Jean-Claude Tardif, chercheur principal de l’étude « Colcorona », n’a toujours pas réagi à la décision de l’INESSS. Son équipe a indiqué au Journal qu'elle prenait « connaissance de la recommandation ».