Dans «Bellefleur», Sarah-Maude Beauchesne questionne les modèles masculins
Samuel Pradier
L’amitié a toujours été le domaine de prédilection de Sarah-Maude Beauchesne. Dans la série Bellefleur, elle explore l’amitié entre hommes, un sujet inusité qui mérite pourtant qu’on s’y attarde. Avec la complicité de son mari, Nicola Morel, avec lequel elle a déménagé en région, elle souhaite insuffler un nouveau regard sur la masculinité.
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Sarah-Maude, que peut-on dire sur la prochaine saison de Bellefleur?
À 40 ans, l’amitié n’est malheureusement pas souvent une priorité, mais elle l’est dans Bellefleur. Dans la saison 3, on va tester jusqu'où ça peut aller, ce genre d’amitié. On va aussi explorer le sentiment de trahison. Qu’est-ce qu'une trahison, et qu'est-ce qui pourrait faire éclater cette gang-là? On va aller dans des retranchements peut-être plus sombres.
Pourquoi t’es-tu intéressée à l’amitié entre hommes?
On a eu cette idée, mon mari et moi. Personnellement, quand on s'est demandé si on écrivait vraiment une série sur les hommes, j’ai compris qu’il y avait beaucoup d'attentes, parce qu’il n’y a pas de modèles. Ce qui m'a motivée, c'est vraiment cette envie de comprendre et de créer des modèles inspirants pour les hommes. Mon mari, Nicola, n'en avait pas beaucoup non plus. Nous avons donc souhaité concevoir des modèles masculins qui puissent inspirer les hommes à évoluer et à formuler leur propre définition de la masculinité.
Comment ce projet s’inscrit-il dans ton parcours d’autrice?
Il y a tellement d'atrocités par rapport au genre, des hommes envers les femmes... Le nombre de féminicides ne cesse d’augmenter, et c’est angoissant de voir à quel point il y a un clivage dangereux, une incompréhension. Quand je me sens impuissante, je me dis que c’est important d'écrire sur les femmes, mais aussi de sortir parfois de ma chambre d'écho. Les hommes ont passé des millénaires à écrire sur la définition d’être une femme. Avant, les personnages féminins étaient tous écrits par des hommes. Montrer des gars écrits par une femme, c’est une démarche intéressante.
Est-ce compliqué de travailler avec ton mari?
Ce n'est pas difficile, mais ce n'est pas facile non plus. Notre force, ce qui nous soude, c'est notre amour de la discussion. On adore jaser tous les deux, et on n'a pas de tabous. Il n'y a pas de sujet hors limite et je pense que c'est ce qui a fait en sorte qu'on a écrit Bellefleur. On est capables, ensemble, en tant qu'amoureux, de se poser des questions délicates, de réfléchir sur ces enjeux. Parfois, on n'est pas d'accord. Parfois, c'est aussi dur de se rendre compte qu'on n'est pas d'accord. Mais je trouve ça vraiment précieux.
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L’amitié semble ton domaine de prédilection depuis tes débuts. Pourquoi est-ce si important pour toi?
Ça m'obsède, l'amitié. Je trouve ça tellement important, tellement sous-estimé et sous-documenté. Selon moi, l'amitié à l'âge adulte manque vraiment de reconnaissance. En plus, on valorise beaucoup l’amitié entre filles, c'est comme naturel, mais chez les hommes, quand la quarantaine arrive, avec les enfants, avec la job, avec la vie qui va vite, c'est facilement écarté. Je n’arrête pas de me demander comment on peut faire exister cette amitié au sein d'un groupe d'adultes de manière authentique. J'ai envie de décortiquer à quel point l'amitié, que ce soit entre hommes ou entre femmes, est aussi complexe qu'une relation de couple.
Depuis deux ans, vous avez décidé d’aller vivre en région. Comment arrivez-vous à entretenir vos amitiés en étant éloignés?
C'est un défi. On trouve tellement de bons côtés à vivre dans les Cantons-de-l'Est, mais c'est sûr qu’une de mes grandes priorités dans la vie, c'est de voir mes amis, d'entretenir mes amitiés au quotidien. Il y a eu un chamboulement, mais je suis acharnée et, n’ayant pas d’enfant, j'ai aussi le temps. Il y a peut-être moins de spontanéité, c’est plus organisé. Mes amis viennent dormir chez moi, et j’aime ça parce que ça crée des moments vraiment importants. Ils arrivent en après-midi, on soupe, on étire ça, on se brosse les dents ensemble, on se dit bonne nuit, on se lève le matin, on déjeune. Ça crée des souvenirs. Ça me fait du bien et je veux le faire plus encore. J'ai le luxe d'avoir beaucoup de temps.
Quel bilan fais-tu de ces deux ans à la campagne?
Je croise beaucoup de chevreuils et je fais moins d’anxiété. (rires) Je suis aussi chanceuse, parce que c'est un retour aux sources. Je viens de ce coin-là et j'ai énormément de souvenirs d'enfance positifs liés à la région. Mes parents habitent tout près, ma sœur n’est pas loin non plus. Tout est sécuritaire pour moi, c’est confortable. J’ai un trouble d’anxiété généralisé et, en ville, ce n’est pas l’idéal pour moi.
Vivez-vous ensemble, ton mari et toi?
Oui, avec sa fille aussi, qui est maintenant une ado. Elle a 13 ans et demi, et elle est de plus en plus indépendante. Ça fait une vie très calme, mais c'est ça que j'aime. Ma psy m’a dit que j’avais besoin de calme pour être heureuse.
Justement, vivre avec une belle-fille pourrait être un sujet de roman ou de série pour toi, non?
C'est vraiment particulier, parce que la belle parentalité a tellement mauvaise presse. Ça reste délicat, parce que je fais beaucoup d'autofictions. Je parle de moi et de mes expériences, mais cet enfant-là, il n’est pas à moi, même si je l'aime de tout mon cœur. Je n’ai pas le droit de parler d'elle, et je trouve même dangereux de m'aventurer là-dedans. En même temps, ça fait partie de ma vie, et ça m'habite. Toutes les choses qui m'habitent vont, un jour, devenir quelque chose, mais je pense que ça va prendre du temps, parce que j'ai envie de protéger cet enfant et ses deux parents. C'est une réflexion très intime, c'est d’ailleurs pour ça que je n'en parle pas souvent.
Sur quels projets travailles-tu actuellement?
À part Bellefleur, je ne peux rien dire parce qu'il n'y a rien de concret, mais c'est sûr que j'écris un livre. Il est déjà tout prêt dans ma tête. Ça va être un roman, et j'ai vraiment envie d'écrire quelque chose de touffu et d'intense. J'ai envie que ce soit une grande épopée qui se déroule sur plusieurs années. J'ai envie d'y mettre du temps, d'y mettre des détails, des périodes différentes d'une vie... Je pense que ça va être mon plus long roman jusqu'à maintenant. Je vais aussi prochainement aller jouer dans un projet du côté anglophone, mais il n’a pas encore été annoncé.
Depuis que tu es mariée et que tu as une vie de couple stable, est-ce plus difficile d'écrire?
Non, parce qu'on dirait que l'état de calme, de sécurité et de bonheur au quotidien me permet de me concentrer sur mon écriture et d'explorer des choses qui sont plus complexes. En tant qu'autrice, j'ai envie d'explorer d'autres sujets. Être en couple et être bien, ça m'amène étonnamment plein d'inspiration.