Comptes bloqués pour des raisons de sécurité: des chômeurs ne reçoivent plus leur prestation

Étienne Paré
Des chômeurs sont incapables de profiter des aides gouvernementales auxquelles ils ont pourtant droit, leur dossier étant bloqué depuis plusieurs semaines pour des «raisons de sécurité».
Ces travailleurs pensent avoir été victimes d’un vol d’identité, mais personne ne veut rien leur confirmer dans les bureaux gouvernementaux.
«Depuis septembre, j’ai au moins passé 25 heures au téléphone avec Service Canada. Tout le monde se renvoie la balle et personne ne me dit pourquoi mon compte est bloqué», s’est insurgé Justin Tanguay, un ancien barman d’un pub montréalais qui a fermé définitivement ses portes à cause de la COVID-19.

Problèmes financiers
Depuis mars, il profitait de la Prestation canadienne d’urgence (PCU). Toutes les deux semaines, il devait donc entrer ses informations personnelles dans son dossier sur le site de Service Canada, mais en septembre, alors que la PCU s’était mutée en assurance-emploi entre temps, il a découvert avec étonnement que ses accès ne fonctionnent plus.
Depuis, son compte n’a toujours pas été réinitialisé et il a dû se priver d’un montant qui peut atteindre 2000 $ par mois.
«Heureusement, je me suis trouvé un contrat de remplacement dans une école pour le prochain mois, mais quand il va finir, je ne sais pas ce qui arrivé. C’est déjà stressant toute la situation actuelle, là en plus, il y a ça», a confié Justin Tanguay, qui a baissé les bras pour réclamer son dû à Service Canada, faute de temps.
Son amie Karolane Thibault se trouve dans une situation encore plus précaire. Incapable de rentrer sur son dossier depuis août, cette cuisinière a perdu deux mois de rentes, un magot non négligeable pour quelqu’un qui n’a été en mesure que de travailler au mieux à temps partiel dans un resto-bar depuis le début de la pandémie.
«Je vis sur le bras de mon conjoint et le reste, sur ma marge de crédit», a témoigné la jeune femme de 27 ans, qui a déjà été victime d’une fraude sur son compte de Service Canada au début de la période d’admissibilité pour la PCU.
À l’époque, elle s’en était rapidement rendu compte et l’organisme fédéral avait aussitôt corrigé le tir. Aujourd’hui, la situation est tout autre: Karolane Thibault appelle deux fois par semaine, mais ses efforts n’ont rien donné pour l’instant.
Martina Marri-Boivin, 26 ans, a une histoire assez semblable, mais avec l’Agence du revenu du Canada.
«La dernière fois que j’ai essayé de remettre en fonction mon compte, ils m’ont raccroché au nez. Une fois, j’ai attendu 1h 30 pour me rendre compte que le département où on m'avait transférée était fermé depuis deux heures et demie», a raconté la barmaid, qui n’est donc pas en mesure de percevoir la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), le seul programme fédéral auquel elle est admissible, puisqu’elle a fait un retour aux études.
Vol d’identité
Bien qu’elle s’en doute, Martina Marri-Boivin aimerait aussi avoir la confirmation que c’est à cause d’un vol d’identité qu’elle rencontre ce problème.
L’expert en cybersécurité Steve Waterhouse est aussi d’avis que Service Canada et l’Agence du revenu devraient à tout le moins informer clairement leur prestataire quand ils sont victimes d’un vol de données, plutôt que de laisser planer le doute.
«Probablement qu’ils ne veulent pas le dire parce qu’ils pensent que ça permettrait aux voleurs de savoir quand ils ont réussi leur coup ou non. Mais je pense qu’il faut avant tout protéger les citoyens pour leur dire de faire attention, parce que ça pourrait se reproduire ailleurs», a-t-il soulevé.
Ceci étant dit, M. Waterhouse reconnaît que le temps pour réinitialiser un compte fraudé est beaucoup trop long et qu’il manque d’agents au gouvernement fédéral pour répondre à la demande. Il croit aussi que les différents programmes publics bénéficient d’une trop faible protection contre la fraude et le vol d’identité.
En attendant qu’Ottawa se penche sérieusement sur la question, Steve Waterhouse conseille aux gens dont les comptes ont été bloqués de contacter leur député fédéral afin que leur cas personnel soit pris en considération dans les plus brefs délais.