Des humoristes (dont Sugar Sammy) payés le gros prix pour jouer à Riyad: pourquoi c’est un problème?

Photomontage Benoit Dussault
Photo portrait de Anne-Sophie Poiré

Anne-Sophie Poiré

2025-10-01T20:01:26Z

Plusieurs gros noms de l’humour, dont le Montréalais Sugar Sammy, sont critiqués depuis quelques jours pour leur participation au festival de la comédie de Riyad, en Arabie saoudite. Ces humoristes, qui font l’apologie de la liberté d’expression, sont accusés de «vendre leur âme» pour de gros salaires dans un pays où ce droit est violemment réprimé. Comment expliquer leur décision, alors?

«Puisque la liberté d’expression est menacée en Amérique, j’imagine que je dois diversifier mon audience... Arabie saoudite et Dubaï, j’arrive!», publiait Sugar Sammy sur Instagram, il y a une dizaine de jours.

Le festival de la comédie de Riyad (Riyadh Comedy Festival), que les organisateurs présentent comme «le plus grand festival d'humour au monde», a tout donné pour sa première édition, qui se tient du 26 septembre au 9 octobre. 

L’humoriste montréalais partagera la scène saoudienne avec de gros noms américains de l’industrie: Louis C.K., Dave Chappelle, Pete Davidson, Kevin Hart, Aziz Ansari et Hannibal Buress. 

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Aussi populaires et talentueux soient-ils, les artistes qui ont accepté de participer à l’événement sont vivement critiqués depuis quelques jours. 

C’est que le festival d’humour est éminemment politique. Il s’inscrit dans le plan «Vision 2030» du gouvernement de l’Arabie saoudite qui mise notamment sur le sport, le divertissement et la culture pour attirer le tourisme et diversifier l'économie du royaume, au-delà du pétrole. 

La décision des humoristes suscite la grogne. 

«Sugar Sammy, qui passe son temps à nous faire la morale, se produira le 6 octobre à Riyad, en Arabie saoudite, un pays dont le dirigeant n’a aucune morale», écrivait Sophie Durocher dans une chronique publiée mardi dans Le Journal de Montréal

Accusés d’hypocrisie

Les humoristes sont notamment accusés d’«hypocrisie» devant un régime qui réprime violemment la liberté d’expression, eux qui sont les premiers à en faire l’apologie. 

Selon Human Right Watch, le festival de la comédie de Riyad serait une manière de détourner l’attention des «violations systématiques des droits humains» qu’exerce le gouvernement saoudien. 

L’organisation appelle les grosses pointures de la comédie à utiliser cette plateforme pour exiger des autorités qu’elles libèrent «les dissidents, les journalistes et les défenseurs des droits humains détenus arbitrairement». 

On rappelle que le festival se déroule sept ans après l’assassinat commandité par l’État du journaliste Jamal Khashogi, le 2 octobre 2018, et quelques mois après l’exécution du journaliste Turki al-Jasser, connu pour avoir dénoncé la corruption au sein de la famille royale saoudienne.

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• Écoutez aussi cet épisode balado tiré de l'émission de Mario Dumont, diffusée sur les plateformes QUB et simultanément sur le 99.5 FM Montréal :

 

De gros cachets pour peu de liberté

Pourquoi vouloir participer à un tel événement, alors? 

«Je fais cela parce qu'ils me versent une grosse somme d'argent. Ils me paient suffisamment pour fermer les yeux sur certaines choses», révélait l’humoriste américain Tim Dillon dans son podcast, le 30 août dernier. 

Il se serait fait offrir près de 523 000 dollars canadiens pour son spectacle prévu le 8 octobre. D’autres artistes recevraient jusqu'à 2,2 millions pour un seul numéro, disait-il. 

«Les Saoudiens ont acheté l'humour», déclarait Tim Dillon, avant d'ajouter: «Est-ce que je suis d'accord avec la politique saoudienne concernant la liberté d'expression ? Bien sûr que non. Je pense à mon bien-être financier, avant tout!»

Mais voilà que le 20 septembre, Tim Dillon annonçait que son spectacle avait été annulé par les organisateurs du festival. Les autorités se sont dites «mécontentes» de ses blagues sur la situation des droits de la personne en Arabie saoudite. 

L’humoriste américaine Atsuko Okatsuka, qui a décliné l’offre saoudienne, a partagé sur Threads il y a quelques jours une capture d'écran des «règles de censure» imposées par le festival auxquelles «beaucoup d’humoristes qui ne peuvent plus rien dire» avaient accepté de se plier, ironise-t-elle. 

On peut y lire qu’il est interdit pour les participants de critiquer le Royaume d'Arabie saoudite et la famille royale saoudienne ou d’aborder n’importe quel sujet religieux.

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