On est allé chez un armurier voir si c'est facile de se procurer une arme d’assaut au Québec

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Gabriel Ouimet

2023-05-15T16:35:07Z

Alors que la violence armée connait un regain dans les grandes villes canadiennes depuis quelques années, le débat entourant le projet de loi C-21, qui vise notamment à restreindre l’accès aux armes d’assaut au pays, nous amené à nous poser des questions: quelle est la part de responsabilité de ces armes dans la montée de la violence au pays? Est-ce facile d’en obtenir au Québec? On est allé visiter un armurier et on a parlé à un expert pour mieux comprendre.

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Situé dans un quartier industriel du Grand Montréal, le magasin est petit et discret. Seule une petite enseigne près de la porte permet de savoir qu’il s’agit d’une armurerie. L’intérieur regorge de matériel de chasse en tout genre. De longues armes à feu, cordées derrière des panneaux de sécurité transparents, recouvrent presque entièrement les trois murs. 

Quelques minutes après notre arrivée, l’armurier apprend que nous ne possédons pas de permis de port d’armes. Ça ne l’empêche pas de nous montrer, une dizaine de minutes plus tard, une arme tactique, calquée sur un modèle militaire interdit, et d’en vanter ses mérites. 

«C’est le AK-47 du Canada. C’est vraiment ça. Contrairement à plusieurs modèles d’AR-15 qui ne sont pas assez puissants pour aller à la chasse, tu peux aller chasser avec ça. C’est léger et facile à manipuler, en plus de tirer du calibre assez gros pour abattre le gibier», s’enthousiasme le vendeur. 

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Une arme de type Ak-47 exposé lors du congrès de la Nationale Rifle Association (NRA), un puissant groupe pro-armes aux États-Unis.
Une arme de type Ak-47 exposé lors du congrès de la Nationale Rifle Association (NRA), un puissant groupe pro-armes aux États-Unis. Photo AFP

Le AK-47, aussi appelé Kalachnikov d’après le nom de son inventeur, c’est une arme militaire de l’époque soviétique qui peut tirer 600 balles par minute. Comme c’est une arme automatique, elle tire tant qu’on appuie sur la détente. L’arme est interdite au Canada. 

Le modèle que le vendeur manipule de l’autre côté de la vitre protectrice, un M10X, est semi-automatique. C’est-à-dire qu’il ne peut tirer qu’une balle chaque fois que la détente est activée. Il s’agit d’une réplique légale de l’arme russe. Le vendeur précise qu'il est facile de se procurer un de ces modèles une fois le permis obtenu, ce qui prend quelques mois. 

Un modèle de fusil M10X qui est légal au Canada.
Un modèle de fusil M10X qui est légal au Canada. Capture d'écran

Les AR-15, pour leur part, sont des fusils semi-automatiques initialement conçus pour les soldats lors de la guerre du Vietnam. Ils sont aujourd’hui les armes préférées des tireurs de masse américains. Ils ont été utilisés dans 10 des 17 massacres les plus meurtriers aux États-Unis, selon un décompte effectué par le Washington Post.

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Des armes presque identiques, mais classées différemment

À la fin du mois d’avril, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il n’y aurait finalement pas de liste ciblant des modèles précis d’armes d’assaut dans son projet de loi C-21. À l’écoute des chasseurs et de membres de communautés autochtones qui craignaient que des armes à feu utilisées pour la chasse soient interdites, Justin Trudeau propose plutôt de définir les caractéristiques techniques des armes interdites, plutôt que des modèles en particulier.

Plusieurs experts jugent toutefois que la nouvelle proposition est floue et qu’elle pourrait être contournée. 

La fait qu’une arme légale soit presque identique à sa contrepartie interdite illustre bien la difficulté qu’a le gouvernement à définir quelles armes il souhaite mieux encadrer, souligne le spécialiste de la question des armes à feu et membre de l’Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul Dandurand, Francis Langlois. 

«Le gouvernement a beaucoup de difficulté à trouver une définition des armes dont il veut restreindre l’usage. Il est minoritaire [à la Chambre des communes], donc il essaie de plaire au plus grand nombre de gens possible, ce qui mène à des incohérences comme celle-ci», affirme-t-il.

Une situation «absurde» qui a déjà mené à des catastrophes, rappelle le spécialiste. 

«Le tueur de la mosquée de Québec est arrivé à la mosquée armé d’un VZ-58, qui est une version civile d’un ancien fusil d’assaut militaire de la Tchécoslovaquie, qui lui est interdit. C’est à peu près la même arme, mais le tireur a acquis la sienne légalement pour passer à l’acte», précise-t-il.  

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L’expert rappelle d'ailleurs que «la majorité» des tueurs de masse, aux États-Unis comme au Canada, commettent leurs tueries avec des armes achetées en toute légalité. De 1966 à 2019, 77 % des auteurs de fusillades de masse aux États-Unis ont légalement obtenu les armes qu'ils ont utilisées pour commettre leurs crimes selon une étude exhaustive des données compilées par département de la Justice du pays.

Autre problème potentiel: les modèles de base de ces fusils, comme les armes de styles AR-15 utilisées par les tueurs de masse, sont considérés comme «des blocs LEGO» par les amateurs, explique l’armurier. 

«Les armes tactiques de style AR-15, elles sont faites pour être modifiées. Tu achètes la base et ensuite tu ajoutes les pièces que tu veux pour la rendre plus performante», indique-t-il. 

Légiférer pour éviter le pire

Lors de notre visite chez le vendeur d’armes à feu non loin de Montréal, toutes les règles de sécurité ont été respectées à la lettre. Le vendeur nous a même proposé des cours manutention et manipulation d'armes à feu. Il a aussi refusé de nous laisser manipuler une arme sans permis.

Mais même si tout a été fait dans les règles de l’art et que la majorité des crimes au Canada sont commis avec des armes de poing en provenance des États-Unis, cela n’empêche pas que la loi actuelle permet la promotion d’armes au potentiel dangereux. Il suffit ensuite d’obtenir un permis d’armes pour avoir accès à une panoplie de fusils qui ne sont pas restreints, dont plusieurs de style tactique semblables à des modèles militaires.  

Pour Francis Langlois, la manière dont le gouvernement fédéral veut actuellement encadrer ces armes avec le projet de loi C-21 ne permettrait pas à elle seule de limiter le regain de violence armée qui fait rage dans les grandes villes canadiennes depuis le milieu des années 2010.

Pour restreindre l'accès aux armes potentiellement problématiques, le gouvernement Trudeau aurait intérêt à mieux catégoriser les armes et à créer des permis, plus ou moins accessibles, en fonction du type d’armes désiré, propose l’expert de la Chair Raoul-Dandurand. 

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