Drogues: les consommateurs canadiens et américains alimentent la violence des cartels
Une experte qui suit les activités des cartels depuis 20 ans au Mexique pointe du doigt les Nord-Américains
Marc Sandreschi et Félix Séguin
Fentanyl, cocaïne, méthamphétamine; le fléau du trafic de stupéfiants est revenu au coeur de l’actualité depuis l’élection du président américain Donald Trump. Notre Bureau d’enquête s’est rendu au Mexique, dans le fief des plus gros cartels de drogue au monde. Nous avons aussi découvert à quel point ces organisations sont désormais bien implantées au Québec.
Au Mexique, notre Bureau d’enquête a rencontré une spécialiste des cartels qui nous a aidés à comprendre comment opère le cartel de Sinaloa, et l’impact de la consommation de drogue au Canada et aux États-Unis sur la criminalité au Mexique.
Quel rôle jouent les consommateurs de drogue dans la violence observée au Mexique?
Les Nord-Américains financent la violence au Mexique en achetant la drogue que distribuent les cartels, selon Deborah Bonello, éditrice pour la revue numérique américaine InSight Crime.

«Si les Canadiens et les Américains ne voulaient pas de cocaïne et de fentanyl, les cartels n’en produiraient pas», affirme l’experte qui documente les activités des cartels depuis près de 20 ans.
Elle ajoute que la cocaïne et la MDMA que les voyageurs se procurent au Mexique pour s’amuser entraînent leur lot de violences, car les groupes criminels se disputent le contrôle des points de vente touristiques.
Quel est le niveau de corruption que l’on retrouve au Mexique?
Lorsqu’on regarde le nombre de personnes qui travaillent pour les cartels, ces organisations peuvent être considérées comme le 5e plus important employeur pour les 122 millions d’habitants du Mexique.
Pas étonnant, selon la spécialiste, que chaque palier de la société mexicaine soit infiltré par le crime organisé.
«Que ce soit la corruption au niveau du gouvernement ou au niveau du système de justice, les institutions sont hautement compromises par le crime organisé», estime-t-elle.
Beaucoup d’argent passe dans les mains des autorités à cause de la relation qu’elles entretiennent avec le cartel de Sinaloa.
«Pensez à un pays qui est contrôlé par l’une des plus importantes organisations criminelles depuis au moins trois décennies», explique Deborah Bonello, en parlant du cartel de Sinaloa.
Comment l’État gère-t-il le nombre d’homicides au pays?
En 2023, plus de 35 000 personnes ont été assassinées au Mexique, nombre qui est en baisse presque constante depuis 2018, selon les statistiques du gouvernement mexicain.

Mais cette statistique serait trompeuse. Mme Bonello croit que le gouvernement et les cartels s’entendent pour déformer la réalité afin de réduire les chiffres officiels sur le nombre de meurtres.
Ainsi, tant que les groupes criminels font disparaître les corps, ceux-ci ne sont pas comptabilisés comme des homicides.
«Ils les enterrent dans des tombes clandestines, ils démembrent les corps et les dissolvent dans de l’acide», explique l’experte de la revue américaine.
Les autorités enquêtent-elles sur les disparitions?
«Il y a peu de choses qui sont pires que de perdre un enfant et de ne pas savoir ce qui est arrivé à cet enfant», se désole Mme Bonello.
Selon ce qu’elle a pu observer au fil des ans, le gouvernement ne fait pas plus que le strict minimum. Les autorités se déplacent uniquement pour prendre la plainte.
En 2022, plus de 50 000 personnes ont été portées disparues au pays, selon l’association Data Civica, qui compile les données sur le nombre de disparations.
Quelle est la solution pour enrayer les conséquences collatérales du trafic de drogue?
«Après 50 ans de guerres reliées à la drogue en Amérique latine, la Colombie, le Pérou et la Bolivie produisent plus de cocaïne qu’ils ne l’ont jamais fait dans l’histoire», explique-t-elle.
«Clairement, il y a quelque chose qui ne marche pas», ajoute l’experte.
Elle croit que les autorités devraient plutôt s’attarder aux problèmes de dépendance. Selon elle, une réduction de la demande aurait un impact direct sur la violence.