Épreuves ministérielles: alors on danse?
Mélanie Tremblay et Jocelyn Dagenais
Vous connaissez la danse «Le Continental»? Celle que l’on répète sans trop réfléchir et dont le motif s'apparente à un carré. Dans cette danse, on a beau se déplacer, on revient régulièrement au même point. Au Québec, les épreuves ministérielles sont en quelque sorte le moment où tous les élèves devront danser. Alors que pour certains enseignants, cette danse est considérée superflue et source d’angoisse pour leurs élèves, pour d’autres, cette performance annuelle permet de valider l’enseignement des pas si longuement répétés. Pour certains, elle est une source de motivation non pas pour la réalisation de ladite danse, mais pour l’engagement et les efforts qu’il faut déployer avant son exécution officielle avec tous les autres danseurs québécois.
Souvent, les résultats obtenus sont d’ailleurs plus élevés que ceux obtenus tout au long de l’année et ainsi, contrairement au régime pédagogique en vigueur, le résultat final apparaissant au relevé de notes officiel n’est pas en adéquation avec la pondération des étapes au bulletin. Peu importe la pondération de l’épreuve, si son résultat est plus élevé que le résultat final «école», la magie de la danse opère et ce sera le résultat de la danse qui résumera l’année scolaire complète! Dans tous les cas, d’une année à l’autre, on invite chaque nouvelle cohorte à danser et on peut en quelque sorte savoir si nos élèves conservent bien le rythme.

Savoirs essentiels
Pour l’année 2020-2021, malgré le caractère exceptionnel de tout ce que vivent nos jeunes à l’école, mais aussi en dehors de ses murs depuis mars dernier, la danse du «Continental» est annoncée. On conserve quasi intégralement le motif et on ne limite pas le nombre de danseurs! On retire certes quelques pas ici et là et on laisse entendre que d’autres seront peut-être retirés au fil de l’évo(a)lu(a)tion des apprentissages de la danse. Parmi les pas retirés, il y a l’allègement des épreuves au primaire dont plusieurs seront administrées dès la fin janvier dans les écoles qui ont choisi de maintenir l’anglais intensif sous une formule mi-année. Ainsi lors de l’administration des épreuves, des enfants seront en évaluation durant une journée complète en français par exemple. Pour les élèves de 4e et de 5e secondaire, les épreuves conserveront le même format que par les années passées sauf en histoire où une nouvelle épreuve unique sera administrée. Pour les enseignants responsables des cours d’histoire, de mathématique et de science et technologie, l’exercice sera exigeant au risque de créer de l’arythmie cardiaque chez plusieurs élèves: les savoirs essentiels demeurant tous les mêmes. Plusieurs enseignants auraient certainement aimé avoir quelques pas retirés de leur danse version «Sanction des études», mais en 4e et 5e secondaire, on comprend que tous les pas de danse sont importants.
Il s’agit pourtant de prendre le pouls des enseignants pour sentir l’inquiétude qui les habite alors qu’ils ont bien appris le rôle important qu’ils jouent dans l’apprentissage de cette danse qui se doit d’être minutieusement planifiée. Alors qu’on a changé l’enduit qui recouvre le plancher, que l’on a des élèves sans souliers, alors que ceux de certains autres sont cirés et dotés de semelles antidérapantes, la musique n’attend pas et elle invite à «danser».

Humblement
En 2017, en mathématique, la danse avait eu lieu, les danseurs étaient prêts, le plancher de danse était simplement plus rugueux. Cette année-là, au moment du jugement, tous les danseurs ont eu un pointage final moins élevé que toutes les cohortes des années précédentes. Le juge en chef avait bien été mis au parfum que le sol était rugueux, mais il n’avait pas voulu convertir les résultats. Cette année, vous serez à nouveau le juge d’une danse que vous avez commandée, Monsieur le Ministre Roberge, nous cherchons bien humblement à comprendre les motifs. L’un se fait plus fort: serait-ce parce que les résultats finaux des élèves de l’année dernière étaient plus élevés que par les années précédentes et que vous craignez cette récidive? Si tel est le cas, nous ferons valoir que cela ne devrait pas arriver cette année même sans épreuve, et ce, parce que vous avez les coudées franches pour gérer la situation avec clarté et avec toute la bienveillance dont vous devez faire preuve auprès de nos jeunes. L’année dernière, vos propos se voulaient réconfortants alors que vous aviez exprimé que les résultats des premières étapes confirmaient déjà la réussite de plusieurs élèves. Certes, vous n’aviez pas prévu que la propagation de la COVID-19 transformerait nos vies de si lourde façon, vous ne pouviez alors pas appréhender combien vos propos feraient basculer notre système scolaire. Les enseignants se sont retrouvés à devoir confirmer une réussite sur des résultats qui dataient de janvier alors que plusieurs élèves ne sont jamais revenus de façon régulière en classe.
Lorsque nous avons partagé notre métaphore de la danse du «Continental», un ami nous a dit: «Ne remettez pas en question la pertinence de la danse malgré les trois mois de classe optionnelle. Regardez plutôt les montres des enseignants et des élèves, tous auront comptabilisé des pas et tous auront fait augmenter leurs pulsations cardiaques!» M. le Ministre Roberge, bien que nous puissions sourire en suggérant que vous y voyez là une stratégie pour combler l’exercice que ne font plus nos enfants et adolescents en soirée, nous osons faire appel à votre jugement et à votre écoute du système. Dans des circonstances exceptionnelles, des mesures exceptionnelles sont prises. Évitons toute pression supplémentaire sur des élèves déjà bien éprouvés. Réfléchissez au bien-fondé du maintien des épreuves. Que voulez-vous mesurer? Confirmer des pas que les élèves n’auront pas eu suffisamment de temps pour apprendre ou voulez-vous plutôt vous servir de cette épreuve pour rappeler que peu importe ce qui arrive, il faut continuer à danser? Tentez plutôt de valser selon le rythme de tous les élèves en reconnaissant que certains n’ont plus le cœur à danser, car ils ne s’en croient même plus capables. Actuellement, plusieurs enseignants mettent autant d’énergie à leur fournir des souliers qu’à les convaincre qu’ils ont le talent pour réussir quelconque danse, avec prestation provinciale ou non.
Le «Continental» du spectacle n'est pas toujours représentatif des diverses danses apprises durant l'année scolaire: plutôt que de maintenir une prestation provinciale, ne serait-il pas opportun de revoir celle retenue pour 2021-2022? Après tout, nous avons un Plan numérique qui supporte notre programme actuel, lesquels invitent non pas à apprendre des danses, mais bien à pouvoir réinvestir les patrons appris pour innover et inventer de nouvelles danses! Alors que nos jeunes savent user de créativité dansante comme dans TikTok, pourquoi les forçons-nous encore à apprendre et à danser le «Continental»?
Mélanie Tremblay, professeure UQAR-campus Lévis
Jocelyn Dagenais, enseignant de mathématique au secondaire