Éric Bernier: Une enfance près des bombardements au Liban
Kamikazes! les jeudis à 21 h sur les ondes de Télé-Québec

Marjolaine Simard
Éric Bernier est un comédien d'une rare polyvalence, capable de naviguer avec aisance entre l'humour et le drame. Après avoir incarné le millionnaire Jean-Pierre Bélanger dans Temps de chien, il est de retour cet hiver. Il prête ses talents à une multitude de personnages hilarants dans la nouvelle série à sketches de Télé-Québec Kamikazes!. Figure incontournable du paysage télévisuel et théâtral québécois, il nous ouvre avec générosité les portes de son parcours fascinant, marqué par ses expériences au Liban, en France et au Québec.
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Dans la série Kamikazes!, tu incarnes une multitude de personnages très différents. Cela doit exiger une grande polyvalence.
Oui, il faut se jeter à l'eau! J'adore la comédie, surtout lorsqu'elle est fine et intelligente. J'aime ça particulièrement quand la comédie côtoie le drame, et c'est le cas dans cette série. De plus, je suis entouré d'une super distribution. La série, qui met en lumière plusieurs enjeux de l’actualité mondiale, est assez visionnaire. Je suis très touché par ce qui se passe dans le monde.
Tu as vécu une expérience unique en vivant à Beyrouth avec ta famille lorsque tu étais enfant. Est-ce que cela t’a particulièrement ouvert l’esprit face à ce qui se passe dans le monde?
Je crois que oui! Je suis né à Chicoutimi, mais ma famille s'est installée à Trois-Rivières très rapidement quand je devais avoir environ un an. Quand j’avais neuf ans, mon père, qui travaillait pour Bell Canada, a reçu une proposition. L’entreprise l’invitait à s’installer à Beyrouth au Liban, dans le cadre de la reconstruction du pays, après la guerre civile de 1976. Nous sommes partis là-bas en 1977, mes parents et moi, pour environ un an et demi. Ce fut une expérience incroyable!
Es-tu enfant unique?
Non! Mon frère était plus vieux au moment de partir. Il avait autour de 18 ans et il poursuivait ses études au Québec. Donc, il ne nous a pas accompagnés.
Quels souvenirs gardes-tu de ce grand dépaysement?
Il y avait des bombardements. Au début, c'était un choc, on avait peur. On sortait, on allait sur le balcon pour voir ce qui se passait. Mais après deux semaines, on s’y est habitués: entendre des explosions faisait partie de notre quotidien. Je garde un autre souvenir marquant de mon séjour au Liban. À l'école, pendant la récréation, un monsieur arrivait avec son vélo et vendait des man'ouchés, ces pains pitas chauds garnis d'huile et de zaatar. On en mangeait à la récréation, c'était délicieux! Récemment, j'ai retrouvé ce goût dans un restaurant libanais et j'ai littéralement explosé de bonheur en retrouvant cette saveur si précise de mon enfance!
Es-tu retourné au Liban depuis?
Oui, 40 ans plus tard, à 49 ans, j'y suis retourné pour jouer dans la pièce Incendies de Wajdi Mouawad. Ce fut un choc énorme!
La ville de Beyrouth avait-elle beaucoup changé?
Ce dont je me souvenais de Beyrouth était bien différent. À l’époque, on l’appelait le Paris du Moyen-Orient, avec ses cinémas, ses cafés et ses femmes en minijupes. C’était une ville vibrante. Quand j'y suis retourné, tout avait changé. Ce n'était plus le même quartier animé; les rues étaient dominées par des hommes, et le soir, il n'y avait presque plus de femmes. La guerre en Syrie avait aussi laissé des traces. On voyait beaucoup d'enfants mendier. On apportait de la nourriture à ces enfants en allant au théâtre.
Comment était-ce de jouer une pièce à Beyrouth?
C'était très étrange de présenter une pièce sur Beyrouth à Beyrouth. On jouait dans une ancienne salle de cinéma transformée en théâtre de 400 places. Ça se battait pour entrer, c’était le chaos à la porte. Finalement, 100 personnes supplémentaires ont réussi à entrer et se sont agglutinées dans les escaliers ou par terre devant la scène. C'était fou, mais aussi magique. L'écoute du public était incroyable. C'était très particulier pour nous, en tant qu'étrangers, de leur raconter leur propre histoire. Les spectateurs pleuraient. À la fin, certains sont montés sur scène pour nous prendre dans leurs bras. C’était une expérience extrêmement touchante, rare et intime.
Est-ce que cela t’a donné la piqure du voyage?
À l’âge de 15 ans, je suis parti tout seul à Sophia Antipolis, dans le sud de la France, pour étudier dans un lycée durant deux années. C'était une nouvelle école internationale qui acceptait les étrangers. Il y avait des gens d'un peu partout. C'était dur par moments, car je débarquais dans le système français qui est beaucoup plus exigeant. J’en ai arraché.
Qu’est-ce qui t’a mené au théâtre?
Toujours ado, j’étais de passage à Nice et il y avait une représentation de Pina Bausch, une pionnière dans le domaine de la danse-théâtre. Il ne restait pas de billets. Et là, des gens sont sortis de nulle part et m’ont presque lancé leurs billets. Je suis rentré! Ça a changé ma vie, car je ne me doutais pas qu’on pouvait créer de telles choses.
As-tu tenté de rentrer dans une école de théâtre à ton retour au pays?
Pas tout de suite! J’ai d’abord étudié en graphisme, puis je me suis inscrit en production à l’option théâtre de Sainte-Thérèse. J’ai vite compris que ce n'était pas pour moi. Mon amie la comédienne Valérie Blais et moi, on a décidé de tenter notre chance en interprétation dans les écoles de théâtre. Valérie a été acceptée à l’École nationale et moi au Conservatoire; j'ai reçu mon diplôme en 1989.
Valérie était ta compagne à ce moment-là...
Oui, on était amoureux! On s'est rencontrés à Sainte-Thérèse et on s’est même mariés pour bénéficier des prêts et bourses. Mais comme on était réellement ensemble, c’était un beau mariage!
Aujourd'hui, vous n'êtes plus ensemble, mais vous êtes restés de grands amis. Valérie est avec Fabien Dupuis depuis 25 ans.
Je suis le parrain de Romy, leur fille et, de mon côté, je suis toujours avec mon amoureux, et tout va bien. Je me sens comblé! Mon amitié avec Valérie est une amitié profonde qui a d’ailleurs inspiré Stéphane Bourguignon, le conjoint de Macha Limonchik, l'autre membre de notre trio d'amis. Il nous a fait jouer nos propres rôles dans la série Tout sur moi. Valérie, Macha et moi sommes vraiment très liés.
En 2025, tu auras 60 ans. Comment entrevois-tu cette nouvelle décennie?
La cinquantaine m’a frappé, tout comme la quarantaine. À chaque décennie, tu franchis une nouvelle étape. Quand je pense à vieillir, je pense à Kim Yaroshevskaya, avec qui j’ai joué alors qu’elle était âgée de 90 ans. Elle avait toujours l’esprit jeune et elle m’a appris que l’âge intérieur n'a rien à voir avec l’extérieur.
Quels sont tes projets en 2025?
Il y a mon rôle dans la série Temps de chien. Ces trois dernières années, j'ai choisi de prendre un peu moins de projets, car après la pandémie, tout s'est accumulé et c'était devenu chaotique. En 2025, j’ai aussi le projet de passer six mois en France pour le travail.