Habiller la fiction: les secrets des costumiers québécois

Amélie Hubert-Rouleau

2025-12-28T11:55:00Z

«Dès que tu enfiles une botte de cow-boy, tu as une démarche et une assurance qui fait que ta posture est différente. Inconsciemment, tu n’as pas le choix de te tenir “drette”.»

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Crédit: YanT
Crédit: YanT

C’est ce que m’explique avec enthousiasme Marjolayne Desrosiers, créatrice des costumes d’Indomptables, une nouvelle série campée dans un univers country, à venir sur TVA et TVA+ cet hiver.

J’ai toujours été fascinée par les costumes revêtus par les personnages de mes séries et films préférés: Carrie Bradshaw dans Sex and the City, Holly Golightly dans Breakfast at Tiffany’s, Leeloo dans The Fifth Element ou, plus près de chez nous, Huguette dans C’est comme ça que je t’aime. Mais encore plus que l’esthétique de ces costumes, c’est leur façon d’exprimer l’évolution d’un personnage et de contribuer à la cohérence de l’œuvre qui m’intéresse tout particulièrement.

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Dans ce contexte, j’ai eu envie de savoir ce que représente le design de costumes chez nous, au Québec. En plus de Marjolayne, j’ai eu la chance de m’entretenir avec Markantoine Lynch-Boisvert et Guillaume Laflamme, qui ont créé respectivement les costumes des films québécois récents Anna Kiri et Les Furies, pour en savoir davantage sur leur approche de cette discipline cruciale au sein des productions d’ici et sur les défis qu’ils rencontrent au quotidien.

Un tissu de références

Au Québec, le ranch, ça ressemble à quoi? Qu’est-ce que l’univers country d’ici? C’est la question que Marjolayne Desrosiers a dû se poser pour créer les tenues d’Indomptables, une saga familiale portée par la musique country et sa culture. On n’est pas dans les Prairies ni aux États-Unis. «Ma recherche visuelle a été difficile, parce qu’il n’y a pas eu d’univers country québécois à la télévision qui n’était pas une série d’époque. Quand on touche au western, on est beaucoup dans les années 1950-1960. Il fallait éviter de tomber dans la caricature, tout en respectant l’image qu’on se fait du monde du country au Québec, mentionne-t-elle. C’est un peu fantasmatique, cet univers-là: le classique beau cow-boy à la Danse avec les loups... On ne voulait pas décevoir, mais il fallait aussi s’ancrer dans la société québécoise.»

Crédit: YanT
Crédit: YanT

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Après avoir donné à l’équipe ses idées concernant la psychologie et l’évolution des personnages en y apposant un style country, Marjolayne indique être allée faire un tour au Festival du bœuf d’Inverness. «Ces festivals-là sont riches, parce qu’on y voit tous les aspects qu’on retrouve dans notre série: le bar, le ranch, la maison familiale, la rivalité entre deux grandes familles...» Cette immersion a permis à la costumière de confirmer que son intuition et les looks établis jusqu’à présent étaient justes. Elle a aussi eu l’occasion de capter les codes vestimentaires authentiques de vraies personnes croisées lors de cet événement. «On a pris une photo d’un homme à son insu. (rires) Son look était parfait! Il portait des vêtements de construction: à moitié en salopette, à moitié en camisole, avec des bottes de cow-boy. Ça ne s’invente pas!»

Crédit: Laurence Grandbois Bernard
Crédit: Laurence Grandbois Bernard

Chez Guillaume, qui a travaillé sur les costumes du film comique Les Furies, les références se sont plutôt trouvées du côté des années 2000 et de la culture pop américaine. Ce long métrage raconte l’histoire d’une joueuse de hockey rebelle qui, lorsqu’une équipe masculine évince les ligues féminines, décide de riposter en formant une équipe clandestine de roller derby avec l’aide d’une ex-championne et du Cercle de fermières du village. «En parlant avec la réalisatrice, j’ai vite compris qu’elle aimait beaucoup les années 2000. On voulait faire un film à saveur pop américaine, comme ceux qu’on regardait quand on était plus jeunes, de Bring It On à Dix choses que je déteste de toi, en passant par Elle a tout pour elle. On a fait un melting pot de toutes ces références-là et c’est comme ça que l’idée est venue pour les costumes du film.» Guillaume a également mis le long métrage de roller derby américain Whip It dans sa ligne de mire lorsqu’est venu le temps de créer les costumes des Furies. Celui qui a également travaillé sur le film Simple comme Sylvain et la série La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé s’est aussi inspiré des costumes de roller derby des années 1970 et de plusieurs autres époques, avec un petit plus. «Dans le film, les joueuses côtoient des fermières; on a donc décidé d’ajouter notre petite touche et de faire en sorte que chaque personnage ait sa personnalité reflétée sur son t-shirt.»

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Crédit: Marie-Michèle Bouchard
Crédit: Marie-Michèle Bouchard

Markantoine, qui a aussi sa propre marque de mode, MRKNTN, s’est quant à lui beaucoup inspiré des années 1990 pour la conception des costumes du film Anna Kiri. Anna, le personnage principal, est une jeune délinquante qui vit en marge avec son frère Vincent, et qui voit sa vie basculer lorsqu’un vol tourne mal et la pousse à fuir leur univers de petits larcins. «Je suis allé puiser aussi dans les premières collections de Marc Jacobs chez Perry Ellis, qui avaient fait scandale dans les années 1990», explique-t-il. Fan de cinéma, le designer s’est aussi grandement inspiré du film La haine, de Mathieu Kassovitz, un long métrage sorti en 1995.

Le costume, un outil de transformation

Pendant le processus de production, les concepteurs de costumes avancent main dans la main avec les acteurs. Pas le choix: pour les interprètes, le costume est un élément vital pour se mettre dans la peau d’un personnage. C’est un véritable outil de transformation.

Crédit: Marie-Michèle Bouchard
Crédit: Marie-Michèle Bouchard

Les quatre comédiens qui tiennent les rôles principaux d’Anna Kiri sont des amis du designer Markantoine. Les connaissant intimement, celui-ci leur a proposé des costumes qui les sortiraient de leur quotidien pour incarner Anna (Catherine Brunet), Vincent (Maxime de Cotret), Cindy (Charlotte Aubin) et Mirko (Jade Hassouné). «Je voulais les aider à entrer dans la peau de ces personnages-là, un peu punk, qui viennent de la rue et qui fréquentent la rue. On voulait leur donner un côté edgy.» Les accessoires d’un costume peuvent aussi aider les acteurs à ajouter de la couleur à leur rôle. Markantoine cite notamment une paire de lunettes Dior vintage offerte à Caroline Néron, qui incarne Céline, une femme riche fréquentant le monde de l’art. «L’idée était de leur donner des éléments qui pouvaient les amener un peu plus loin dans leur interprétation.»

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Crédit: Laurence Grandbois Bernard
Crédit: Laurence Grandbois Bernard

Cette attention portée aux détails prend tout son sens lorsque les acteurs essaient leurs costumes. «Lors de l’essayage, on le voit tout de suite quand ça fonctionne, témoigne Guillaume. Quand la personne se regarde dans le miroir et que sa posture et son regard changent, qu’elle ne fait qu’un avec le costume, elle devient le personnage. C’est là qu’on sait qu’on a réussi. C’est important pour moi d’atteindre ce moment-là avec chaque comédien.» Pour Guillaume, c’était crucial que les actrices des Furies se sentent confortables dans leurs tenues. Les dialogues avec elles se sont donc avérés essentiels. «Chaque fille avait ses besoins, et on a su adapter leurs looks en conséquence.»

Crédit: Eric Myre
Crédit: Eric Myre

Marjolayne, de son côté, a demandé aux comédiens d’Indomptables de l’accompagner à la Boutique équestre Pépé, pour qu’ils puissent choisir des bottes de cow-boy. Elle voulait qu’ils les portent avant de commencer le tournage. «Ce ne sont pas des chaussures de course; elles ne procurent pas un confort immédiat. Ça se travaille, et je voulais que les comédiens aient le temps de développer une “relation” avec leurs bottes. Juste les enfiler est un mouvement agréable. Même chose pour le chapeau: c’est important de le mettre, de l’enlever, d’apprendre à jouer avec... Ce sont des accessoires vraiment enrichissants à l’écran, qui permettent aussi aux acteurs d’ancrer la communauté qu’ils représentent.» Le fait de visiter une telle boutique en région (à Granby) leur a aussi permis d’avoir un avant-goût concret de l’univers dans lequel se situerait la série.

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Le travail d’équipe: une nécessité

C’est unanime: la conception de costumes ne se fait pas en vase clos. Au contraire, c’est l’une des nombreuses pièces du puzzle que constitue la production d’une série ou d’un film. En plus de travailler activement avec les comédiens, les costumiers doivent absolument collaborer avec les réalisateurs, les scénaristes, les directeurs artistiques et les chefs maquillage/coiffure. «Tout commence par le scénario et la vision de la réalisatrice, indique Guillaume. J’ai fait le premier film de Mélanie [Charbonneau], Fabuleuses, en 2019. Ensuite, on a travaillé ensemble sur Seule au front (2025). Je commence à connaître un peu ses goûts, ce qu’elle aime.» À partir du scénario, Guillaume a travaillé à exprimer la personnalité des personnages des Furies en leur donnant chacun un style propre. «L’idée de base, c’était que chaque fille soit facile à cerner aussitôt qu’on la voyait. Il fallait que sa personnalité nous saute aux yeux.» Le créateur a aussi travaillé de concert avec Camille Sabbagh-Bourret au maquillage et Anaïs Côté à la coiffure pour concrétiser l’identité de ces personnages.

Crédit: Marie-Michèle Bouchard
Crédit: Marie-Michèle Bouchard

Cette dynamique de collaboration se retrouve aussi dans le travail de Markantoine, qui évoque la complicité artistique ayant façonné l’univers visuel d’Anna Kiri. «J’ai eu la chance de travailler avec mon conjoint, Alex James, qui a coécrit le film avec Francis [Bordeleau] et qui était aussi directeur artistique pour le film, explique Markantoine. Le fait d’être dans le même environnement de travail, de discuter de cet univers-là, nous a permis de proposer une palette de couleurs et un univers qui était proche du mien en tant que créateur.» À travers une esthétique grunge, le designer s’est appuyé sur les coloris pensés par Alex pour cibler les teintes précises qui se retrouveraient dans les costumes: des rouges et des jaunes, entre autres, dans le but d’apporter de la chaleur à l’hiver très blanc et gris du Québec dépeint dans le film. Au fil de l’histoire, le personnage d’Anna change d’environnement de vie et cela se traduit aussi dans son apparence. «On a travaillé très fort avec Anita Sanchez, la chef hair and make-up pour déconnecter Anna de son ancien milieu. On lui a rallongé les cheveux et on lui a mis des mèches. On a aussi changé sa posture, son maquillage, son style vestimentaire, parce qu’elle s’adaptait à une nouvelle maison, dit-il. On a créé une sorte de coupure pour qu’on comprenne ce qui se passait, pour souligner son adaptation à sa nouvelle vie.»

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Un art sous contraintes

Plusieurs contraintes sont susceptibles de se présenter aux créateurs des costumes lors de la production d’une série ou d’un film au Québec. Markantoine cite notamment le climat – le tournage d’Anna Kiri s’est fait en grande partie durant l’hiver. Guillaume et Marjolayne parlent quant à eux des doublures engagées pour tourner certaines scènes en mouvement. «Ce ne sont pas nécessairement les comédiens eux-mêmes qui montent à cheval, par exemple. Je dois reproduire exactement le même look de la tête aux pieds pour qu’on ne fasse pas la distinction à l’écran», souligne Marjolayne. Même chose du côté de Guillaume: «Ce n’est pas tout le monde qui arrive à pratiquer le roller derby. En cours de route, on a eu quelques défis; on a parfois dû avoir des doublures, par exemple.»

Crédit: Danny Taillon
Crédit: Danny Taillon

Au-delà des défis techniques et créatifs, une réalité demeure: les contraintes budgétaires pèsent lourd sur la conception des costumes au Québec. «On avait des défis budgétaires assez importants», confie Guillaume Laflamme, qui a dû jongler avec des ressources limitées pour Les Furies. «Quand on fait un film de sport, il y a beaucoup de resets; on doit avoir plusieurs exemplaires du même costume. Ça a dicté où on pouvait aller, parce qu’on ne pouvait pas nécessairement tout faire nous-mêmes.» Marjolayne, derrière les costumes d’Indomptables, abonde dans le même sens: «On n’avait pas le budget ni le temps pour faire des robes sur mesure, par exemple. Ce sont nos contraintes quotidiennes, au département des costumes: on n’a pas de temps ni d’argent.» Malgré ces limites, la créativité reste la clé pour livrer des univers crédibles et inspirants. Dans un contexte où chaque dollar compte, les créateurs de costumes réussissent à transformer des contraintes en opportunités, en misant sur l’ingéniosité et la collaboration pour faire briller nos personnages à l’écran.

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