Imposer la démocratie à la pointe du fusil?

Richard Martineau
La tragédie qui enflamme l’Afghanistan pose une question politique de première importance...
Peut-on imposer la démocratie à la pointe du fusil ?
Jusqu’où peut-on (et jusqu’où doit-on) pousser le « devoir d’ingérence » ?
Est-ce le rôle de l’Occident de toujours s’immiscer dans les affaires internes des autres pays ?
LA CROISADE DÉMOCRATIQUE
C’était le rêve des enfants du siècle des Lumières qui ont fait tomber la monarchie en France : diffuser leurs idées révolutionnaires, « exporter » leurs idéaux aux quatre coins du monde et libérer les peuples des autres pays pour qu’ils puissent, eux aussi, s’extirper des ténèbres et s’affranchir de la tyrannie.
« Dans tous les pays qui seront occupés par les armées de la République, les généraux proclameront la souveraineté du peuple, l’abolition de la féodalité, des droits seigneuriaux et de tous les privilèges », déclarait la Convention de 1792.
C’était une sorte de croisade.
Avec la différence qu’au lieu d’évangéliser les peuples et d’en faire de bons petits chrétiens, on les convertissait – de force, s’il le fallait – aux vertus républicaines.
Deux cents ans plus tard, cette volonté de distribuer la démocratie aux quatre coins du monde comme un vaccin est toujours présente dans le cœur des Occidentaux.
Pourquoi les USA sont-ils intervenus au Vietnam, en Irak et en Somalie ? Pourquoi les Français sont-ils intervenus en Libye ? Pourquoi sommes-nous intervenus en Afghanistan ?
Pour instaurer la démocratie.
Et terrasser les forces du mal.
L’ENFER LIBYEN
Le hic est que c’est plus facile à dire qu’à faire.
Il ne suffit pas de renverser ou de tuer un dictateur pour que la démocratie se mette à pousser d’elle-même comme une fleur.
Regardez ce qui se passe en Libye. Sous la pression d’intellectuels comme Bernard-Henri Lévy, la France est intervenue dans les affaires internes du pays.
Résultat : c’est le foutu bordel. La situation est pire qu’à l’époque de Kadhafi.
Oui, c’est tragique de voir les talibans reprendre le contrôle de l’Afghanistan. Mais on fait quoi ?
On envoie nos soldats là-bas pendant 20 autres années ?
En espérant que, cette fois-ci, la « greffe démocratique » prenne ?
LE TOMBEAU DU DEVOIR D’INGÉRENCE ?
Comme l’a déclaré l’ancien ministre des Affaires étrangères françaises Hubert Védrine au magazine Marianne :
« Nous avons dit à cette population qu’on pouvait la protéger. Or, on ne le pouvait pas. Nous leur avons menti.
« L’Afghanistan est le tombeau du devoir d’ingérence. C’est un aboutissement tragique qui montre le niveau d’illusions des Occidentaux. Dans une vision délirante, les Occidentaux pensaient qu’ils allaient régner sur le monde, et pouvoir imposer leurs conceptions des droits de l’homme dans une forme d’évangélisation. Cela a abouti à un fiasco monumental ».
Gérard Chaliand, expert en stratégie géopolitique, va plus loin.
Dans un texte publié dans Le Figaro il y a quelques jours, il affirme que la démographie change complètement la donne, et qu’elle rend le fameux « devoir d’ingérence » de plus en plus difficile à accomplir.
« Il y a un siècle, le monde comptait 33 % d’Occidentaux ; aujourd’hui les Occidentaux ne représentent que 14 % de la population mondiale. On se rend compte que cette démographie empêche d’être partout. »
Fort bien, mais on fait quoi ?
On regarde ces pays couler sans rien faire ?