La vraie nature de Charlotte Cardin

Photo Jocelyn Michel, leconsulat.ca
Photo portrait de Cédric Bélanger

Cédric Bélanger

2021-04-17T05:00:00Z

Depuis que son talent a éclaté au grand jour à La Voix, en 2013, tout ce que touche Charlotte Cardin se transforme en or. Ses chansons cumulent des millions d’écoutes sur les plateformes web.

Ses concerts au Festival d’été de Québec et au Festival de jazz de Montréal ont créé l’événement. Une carrière internationale lui est promise. Pourtant, avant de finalement lancer un premier album attendu depuis des années, la jeune star de 26 ans a eu besoin de se remettre en question.

Dès les premières secondes de Phoenix, première chanson à la langoureuse mélodie R&B qui donne son nom à un album qui fait tout sauf décevoir, Charlotte Cardin en explique la longue gestation. « J’ai dû tout brûler ce que j’étais pour revenir comme un phœnix (I had to burn everything that I was just to come back like a phoenix) », chante-t‐elle, d’une voix douce, mais affirmée.

Le constat est limpide. La Charlotte Cardin que vous entendrez sur les treize titres de Phoenix à compter de vendredi prochain n’est plus celle qui a imprimé de brillantes cartes de visite avec ses EP Big Boy et Main Girl, au point d’impressionner nul autre que Sir Elton John.

« Je me suis vraiment libérée d’un poids et d’une pression que je me mettais en faisant cet album », avoue l’autrice-compositrice-interprète dans un long entretien accordé au Journal.

Publicité

Des blessures à réparer

De quoi avait-elle tant besoin de se libérer ?

« De beaucoup de choses », répond Charlotte Cardin, en prenant à témoin la puissante ballade Anyone Who Loves Me, où elle évoque la pression encore exercée sur les femmes, en 2021, afin qu’elles répondent à
certains standards.

« Nous ne sommes pas vos poupées de fantaisie (fancy dolls). Vous êtes mieux de nous laisser libres », balance-t-elle au visage de ce qu’on devine être des personnes qui ont voulu la contrôler pour en faire un objet de désir.

Sans entrer dans le détail, la jeune femme parle d’injustices qu’elle a vécues à l’adolescence, de « situations extrêmes », lorsqu’elle gagnait sa vie comme mannequin.

« Je réalise que toute ma vie, depuis mon enfance, j’ai toujours été déchirée entre ce que j’étais fondamentalement et ce que je croyais qu’on voulait recevoir de moi. C’est dangereux, parce que si on fait ça longtemps, on se perd. C’est la chose principale dont je me suis libérée sur cet album. J’ai exploré plein de sujets que j’avais mis de côté de peur de réveiller des blessures qui n’avaient jamais vraiment été réparées. »

C’est elle qui décide

Plus question de se taire. À tous les niveaux, Charlotte Cardin a décidé de faire entendre sa voix et de mettre à profit sa notoriété pour faire bouger les choses.

En entrevue, elle s’insurge contre l’importance démesurée accordée à l’apparence physique des chanteuses. « Dans chaque entrevue, on nous parle de notre look, de mode, tandis que les hommes peuvent se permettre de parler de leur musique et ce qu’ils ont à offrir à la société. Il y a une pression, presque une responsabilité, qu’on attribue aux femmes qui chantent d’être bien mises, élégantes », déplore-t-elle.

Publicité

Oubliez les costumes ultra révélateurs des chanteuses américaines. Pour casser le moule et parce que c’est elle qui a le dernier mot pour tout ce qui touche à ses tenues vestimentaires, vous verrez surtout Charlotte Cardin en coton ouaté, baskets et jeans. Comme dans le clip de la chanson Daddy, ironiquement tourné au Cinéma L’Amour, temple du cinéma porno à Montréal.

« Ce n’est pas à d’autres personnes de m’objectifier et de choisir comment je vais me représenter, clame-t-elle. Pour Daddy, je me suis habillée comme je le fais dans la vie et je me suis mise dans un endroit qui, par sa nature, est ultra sexualisé. Ça représente cette case dans laquelle on a souvent voulu me mettre et où j’ai refusé d’aller. Que je sois sexy ou sport, l’important c’est que ce soit moi qui décide. »

À bon entendeur !


L’album Phoenix, de Charlotte Cardin : sur le marché le 23 avril

Un lancement virtuel aura lieu le 29 avril, à 19 h. Au cours de l’événement The Phoenix Experience, la chanteuse jouera tous les titres de son album. Rendez-vous sur momenthouse.com/charlottecardin


CHARLOTTE EN QUELQUES QUESTIONS  

Je quitte est la seule chanson en français sur l’album. Pourquoi celle-là ?

« Pour moi, c’était super important d’avoir au minimum une toune en français sur l’album. Ça me permettait d’avoir un album d’autant plus personnel et qui me représente encore mieux parce que je suis francophone. Je quitte parle de quelque chose de personnel, mais qui s’applique à plein de situations différentes de ma vie, soit d’avoir besoin d’une pause. Ce n’est pas clair dans la chanson si je quitte pour six mois ou juste faire le tour du bloc pour m’aérer, mais c’est vraiment ce moment-là où on réalise qu’on a besoin d’espace pour prendre les bonnes décisions. »

Est-ce que la pandémie a freiné le développement de ta carrière internationale ?

« Le plan avec cet album était d’aller faire des concerts partout et on ne sait pas quand on va pouvoir le faire. En ce moment, on travaille sur un événement en livestream durant lequel on va jouer toutes les chansons de l’album et ça va être diffusé dans tous les pays. »

Kaytranada qui gagne deux prix aux Grammy, ça te fait rêver ?

« Vraiment, je suis tellement fière de lui. C’est cool de voir un gars de Laval qui s’illustre partout dans le monde. Ça fait certainement rêver aux Grammy. »

Dans ton cas, la prochaine étape au Québec, c’est le Centre Bell et le Centre Vidéotron ?

« Sans la pandémie, je dirais oui. Il en avait été question. Sauf qu’avec ce qui se passe en ce moment, je ne sais pas quand on pourra jouer dans de grosses salles. Quelle sera la solution ? Des salles très, très intimes ? Je ne sais pas. Mais le Centre Bell et le Centre Vidéotron étaient dans les plans. »

Publicité

Rigueur, rigueur, rigueur   

Photo Jocelyn Michel, leconsulat.ca
Photo Jocelyn Michel, leconsulat.ca

À la voir réussir tout ce qu’elle entreprend, il est clair que de bonnes fées se sont penchées sur le berceau de Charlotte Cardin à sa naissance. Partir d’une page blanche pour construire un premier album lui a cependant fait comprendre qu’il n’y a que dans le dictionnaire que le mot succès vient avant le mot travail.

« Jusque là, j’attendais que l’inspiration me tombe dessus et, éventuellement, une chanson apparaissait », confie-t-elle au téléphone.

Cette approche ne l’avait pas trop mal servie. Lancées un peu quand bon lui semblait, les chansons Main Girl, Dirty Dirty et Drive ont toutes dépassé le cap des dix millions d’écoutes sur Spotify.

Sauf que composer un album avec une heure de tombée, ça demande une dose supplémentaire de sueur, a découvert la chanteuse.

« C’est vraiment une approche différente quand on a une période de temps précise pour écrire beaucoup de chansons. Il a fallu que j’acquière une discipline d’écriture, une rigueur aussi. Se discipliner dans la création apparaît contre-intuitif sauf que des fois, il faut aller chercher l’inspiration. »

En équipe

Dans un premier temps, Charlotte Cardin s’est isolée seule chez elle pour écrire. Après six mois, elle a réalisé qu’elle faisait fausse route. « Je ne sentais pas que ce que j’écrivais était pertinent. »

Publicité

Elle a alors mis à profit le travail d’équipe. Parmi les plumes qui lui ont prêté main-forte, notons celles de Marc-André Gilbert et de la sensation TikTok, Lubalin, mais surtout celle de son gérant, producteur, ami et complice musical, Jason Brando.

À la gang, tout a débloqué.

« L’écriture est devenue un dialogue avec les gens avec qui j’écrivais. C’était un truc hyper interactif, dynamique. Tu ne manques jamais d’inspiration parce qu’il y a toujours quelqu’un qui peut amener une nouvelle idée. J’ai découvert une façon de travailler qui m’a énormément plu », révèle Charlotte Cardin.

Sans s’éloigner radicalement de la tangente electro-pop de ses premiers enregistrements, les compositions de Phoenix flirtent beaucoup avec la sensualité du R&B et de la soul (XOXO, Good Girl), dévie parfois vers la pop qui fait danser (Daddy,
Meaningless) et va même piger dans le répertoire latin dans Sex To Me, récit insolent d’une relation basée uniquement sur le sexe qui tourne au vinaigre.

« On s’est vraiment fait plaisir avec cette chanson, confie Charlotte Cardin. Au début, on a commencé à l’écrire un peu à la blague. Puis on la trouvait vraiment le fun, dansante, elle allait bien sur l’album, on l’assumait à 100 %. C’est moqueur, ça me tentait d’aller là. »

Défi vocal

Sur Anyone Who Loves Me, qui joue sur le terrain d’une Adele, Charlotte Cardin livre son tour de force vocal sur un refrain ambitieux où elle pousse la note vers des hauteurs qu’elle n’avait jamais osé approcher auparavant.

Publicité

« Cette chanson a eu plusieurs vies. Au début, c’était un truc très 80s, avec un gros beat dansant, mais ça ne marchait pas du tout parce qu’elle parle de sujets qui me tiennent trop à cœur. J’avais le goût de la grounder. Marc-André a eu l’idée formidable de la faire en ballade et c’est devenu une de mes préférées. Mais elle était vraiment difficile à chanter. Depuis qu’on l’a enregistrée, je l’ai faite plusieurs fois, alors je me suis habituée à son registre, mais ça reste un défi. »

Histoires d’amour

Du retentissant « Hallelujah baby, we’re no longer together » qui lance le simple Passive Agressive aux affres de la relation outremer évoquée dans Oceans, on sent que les amours compliquées constituent une source d’inspiration primordiale pour Charlotte Cardin.

Alors, autobiographique ce Phoenix ? Oui, mais pas exclusivement, assure-t-elle. « Il y a aussi une part de fiction dans certaines chansons. »

Chose certaine, la jeune femme file le grand amour depuis déjà quelques années, preuve qu’il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre. La chanson Romeo, avec sa référence dans les paroles à Radiohead, un de ses groupes favoris, y fait d’ailleurs écho.

« C’est une chanson qui parle d’un moment super précis, celui où je me suis rendu compte que j’étais follement amoureuse de mon amoureux. C’est la chanson House of Cards, de Radiohead, qui jouait. Il y a des moments de notre vie dont on se souvient qui sont tellement clairs et vifs dans notre esprit, même s’ils sont arrivés il y a plusieurs années, et celui-là en est vraiment un. »

À VOIR AUSSI | Le baromètre des plus grands chanteurs et chanteuses québécois

Publicité