«Je travaille déjà 60 heures par semaine»: 108 000 patients attendent un dermatologue... et ça risque d’empirer
Sans une aide financière du gouvernement, les dermatologues du public craignent de devoir fermer leurs cliniques


Hugo Duchaine
Avec plus de 108 000 Québécois qui s’accumulent sur leurs listes d’attente, les dermatologues de la province dénoncent la loi imposée par le gouvernement et craignent de ne plus être capables de voir des patients dans leur clinique au public.
«Plus de 50% de mon revenu va dans les frais de cabinet et chaque année, je m’appauvris [...] Je travaille déjà 60 heures semaine, je ne suis physiquement pas capable d’en faire plus», confie avec émotion la dermatologue Magali Beauregard.
Médecin depuis quatre ans, elle est la seule dermatologue qui pratique au public dans une clinique de Saint-Hyacinthe et elle dessert des patients jusqu'à Drummondville, où il n'y a plus de dermatologue en cabinet. Sa pratique est exclusivement médicale, avec une clientèle lourde et âgée, lui permettant de voir de 25 à 28 patients par jour.
La dermatologie est l’une des spécialités où l’accès est le plus ardu au Québec. Plus de 108 000 patients attendent une consultation, selon les données du ministère de la Santé.
Pour la présidente de l’Association des médecins spécialistes dermatologues du Québec, la Dre Catherine Besner Morin, la pratique en cabinet est en péril.
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Privé et esthétique
Avec la rémunération gelée depuis 10 ans, mais l’inflation qui a fait exploser les coûts, ses membres voient jusqu’à 55% de leurs revenus être engouffrés dans la gestion de la clinique. La Dre Beauregard donne en exemple le prix des néons des machines de photothérapie, qui a augmenté de 25%, ou le prix des gants, qui a doublé.

C’est pourquoi de plus en plus de dermatologues se tournent vers le privé, en se désaffiliant de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). Un dermatologue sur cinq au Québec est désormais au privé, soit 52. Ils sont 200 au public. Pour les patients, une consultation au privé peut coûter de 250$ à 300$.
Ils font aussi plus de soins esthétiques. «L’esthétique sert à pallier le manque de revenus des soins médicaux, mais ce n’est pas bon pour l’accès aux patients», reconnaît la présidente. Des dermatologues se font dire par leur comptable d’injecter plus de Botox pour garder le cabinet à flot, dit-elle.
Elle plaide pour une aide financière rapide pour les cliniques, que davantage de matériels soient remboursés et de former plus de dermatologues pour s’attaquer aux délais. Les dermatologues reçoivent 125 000 demandes de consultation par an.

La Dre Besner Morin croit que les dermatologues en cabinet devraient aussi être payés comme les radiologistes, avec une portion claire de leurs revenus devant aller aux cliniques.
Revenus inégaux
En 2023, le revenu moyen des dermatologues était de 356 000$ selon la RAMQ, alors que celui des radiologistes se chiffrait à 875 000$ et à 670 000$ pour les ophtalmologistes, par exemple.
Ces spécialistes travaillent aussi fréquemment en cliniques à l’extérieur de l’hôpital.
Pour sa part, la Dre Magali Beauregard fondait tous ses espoirs dans la négociation avec le gouvernement.
«J’attendais, je prenais mon mal en patience [...] Je suis étouffée par les frais de cabinet, ça me brise le cœur», se désole-t-elle, précisant que ses revenus servent à payer son loyer, ses équipements et ses quatre employés.
Les médecins appelés à négocier
Des experts appellent les médecins spécialistes à négocier avec le gouvernement, plutôt que de craindre sa loi spéciale, pour sauver les meubles.
«Ils n’ont pas le choix, il faut négocier. Mais le gouvernement doit aussi mettre de l’eau dans son vin», plaide l’ex-ministre délégué de la Santé sous Bernard Landry et François Legault, David Levine.
Même s’il critique la loi spéciale du gouvernement de la CAQ, estimant qu’il cherche à retrouver la faveur des Québécois sur le dos des médecins, M. Levine croit que certaines spécialités ont des gains à faire.

«Le gouvernement donne une masse salariale et le tri est négocié par la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ). C’est elle qui détermine et négocie le tarif à l’acte», explique-t-il, ajoutant que des jeux de pouvoir entre les différentes spécialités ont mené à des écarts de revenus importants.
Selon celui qui agit aussi comme consultant, les radiologistes gagnent beaucoup trop cher et les spécialistes en médecine interne pas assez.
Pour sa part, la FMSQ souligne que les tarifs à l’acte font l’objet d’une entente signée à la fois par elle et le ministère et qu’elle ne peut pas décider seule d’un supplément.
Obsolète
«La rémunération à l’acte est obsolète et l’on doit sortir de ce modèle-là», estime la spécialiste en économie de la santé à l’Université de Montréal, Roxane Borgès Da Silva.
Elle déplore le climat de peur chez les médecins, notamment exacerbé par les communications défaillantes du gouvernement.
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