Joe Biden rattrapé par la politique étrangère


Luc Laliberté
Chaque président est bien conscient qu’entre le plan de match établi avec son équipe et la réalité du terrain, son administration aura à composer avec un grand nombre d’imprévus. Alors que Biden tire son épingle du jeu en politique intérieure, les mauvaises surprises émanent de la politique étrangère.
Parmi les priorités de la présente administration, deux ont repoussé les autres dans l’ombre: le problème de la frontière avec le Mexique et le retrait d’Afghanistan. Dans les deux cas, Joe Biden sait qu’il peut compter sur un appui populaire important.
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Chaque jour, les services des renseignements et les conseillers du président l’informent sur les questions de sécurité nationale, mais également sur les points chauds de la planète. Biden n’ignorait assurément pas que la situation en Haïti se détériorait rapidement, tout comme il savait qu’il devrait éventuellement se pencher sur la situation à Cuba.
Dans le dernier cas, le président donnait même l’impression de poursuivre la politique de son prédécesseur. Témoin direct du rapprochement encouragé par Barack Obama il y a quelques années, il se contentait de s'engager à revoir éventuellement la relation entre les deux pays, espérant que ce moment ne surviendrait pas trop près d’une échéance électorale.
Voilà donc l’administration entraînée bien malgré elle au cœur de deux crises qui menacent de dégénérer et pour lesquelles certains acteurs demandent une intervention américaine décisive. Que ce soit pour Haïti ou Cuba, rien ne sera simple pour les Américains.
Pour le moment, Joe Biden avance prudemment en dépêchant une délégation en Haïti ainsi qu’en enjoignant aux dirigeants cubains de ne pas recourir à la violence contre les manifestants. Dans ses rêves, le président américain peut bien s’imaginer que cela suffira, mais le vieux routier a trop d’expérience en la matière pour ignorer qu’il ouvre un panier de crabes.
Hantée par de précédentes interventions controversées en Haïti et aux prises avec le caractère périmé de l’embargo en place à Cuba depuis 1962, la Maison-Blanche est à la fois l'une des sources des problèmes actuels ainsi qu’une des solutions que les dirigeants des deux pays concernés se sont empressés de considérer.
Des deux situations, c’est celle de Cuba qui est la plus préoccupante pour le président démocrate. Alors qu’on sait qu’on devra ferrailler ferme pour préserver des majorités à la Chambre et au Sénat en 2022, le sort des Cubains divise. Peu importe la stratégie retenue, elle fera des mécontents et permettra aux adversaires de tirer à boulets rouges jusqu’aux élections de mi-mandat.
Que faire des grands idéaux et des leçons de morale? La misère du peuple cubain ne mérite-t-elle pas d’être atténuée? Comme c’est parfois le cas, la dure réalité du calcul électoral pourrait faire ombrage à ces préoccupations. Ce n’est ni noble ni conséquent avec le message démocrate, mais le fameux America is back cédera peut-être le pas à des considérations très terre à terre.
Les prochains jours et les prochaines semaines seront particulièrement animés en politique étrangère pour l’occupant de la Maison-Blanche, mais je serais étonné qu’on aille au-delà des mots ou des sanctions existantes pour influencer les dirigeants cubains.
Que pourrait-on envisager? Encourager d’autres manifestations, c’est courir le risque d’une répression plus vigoureuse. Appuyer un changement de régime? Nous n’en sommes pas là, et ce serait se plonger dans un sérieux pétrin. Lever les sanctions de l’ère Trump ou l’embargo dans l’espoir de retombées économiques pour le peuple cubain? On accuserait aussitôt Biden de pactiser avec le diable.
Remarquez... une répression brutale et sanglante ou des manifestations plus nombreuses et agressives pourraient modifier la position de Joe Biden. Ce dernier joue à l’équilibriste, et on ignore la force ou la provenance des vents.
Avant d’imiter Alexandre le Grand et de trancher le nœud gordien, le président américain va s’assurer de puiser dans son répertoire de formules appuyant un virage démocratique plutôt que de recourir à l’épée.