Kim Thúy et Boucar Diouf confient à Ève-Marie Lortie leur plaisir de raconter des histoires
Ève-Marie Lortie
Salut, bonjour, chers lecteurs. Cette semaine, j’ai réalisé encore une fois l’importance qu’ont pour moi les gens qui racontent des histoires. Ceux qu’on appelle les conteurs, les «raconteux».
Il y a, dans nos familles au Québec, ces «as du récit». Dans les soupers, c’est près d’eux que je veux m’asseoir. Du côté de mon père, on avait un duo de feu en matière de racontage: mon père et son frère, mononc Michel. Quand les deux frères partaient dans leurs histoires de camp de chasse ou de camp de pêche, ils nous offraient le récit de grandes aventures pleines d’humour.
Aux funérailles de mon père, mononc Michel est venu au micro, seul, et il s’est lancé dans un monologue épique sur ses liens avec mon père. Encore une fois, il racontait. Encore une fois, c’était touchant et drôle.
Ma cousine Marie aussi possède le talent du racontage. Marie, c’est la mémoire de la famille. Elle se souvient des histoires de tout le monde. C’est aussi la mémoire de la cuisine. J’ai eu la chance de passer un après-midi d’apprentissage avec elle pour enfin maîtriser l’art d’épaissir le ragoût de boulettes. Et là, j’ai eu la totale. Elle m’a raconté toutes ses histoires de jeunesse et, surtout, son histoire d’amour avec Jacques, avec qui elle s'est mariée «sur le tard», comme on dit.

Quand les grands conteurs inspirent
Cette réflexion sur mon admiration des conteurs est venue après le passage de Michel Barrette en studio. Michel descend d’une lignée de raconteurs, sauf que lui, il en a fait un métier. Il a encore besoin de raconter, sur une scène, pour faire rire, mais surtout pour connecter avec le public. Quand on l’écoute, on se dit: «Mais sa vie n’a juste pas de bon sens!» en se tapant sur les cuisses.
J’ai eu envie d’en parler avec deux autres conteurs que j’admire. L’autrice Kim Thúy nous a raconté l'histoire de sa vie en roman, en film, en pièce de théâtre. J’aime tellement ses mots et son émerveillement que j’en veux toujours plus, de ses histoires. Elle était en studio avec moi cette semaine. Une fois la caméra fermée, je lui ai posé la question: «Quelle importance doit-on accorder à ceux qui nous racontent des histoires?»
Elle a répondu ceci:
«On pense souvent que le quotidien n'est pas important. Tu sais, les petits gestes de tous les jours, ils sont importants. Ce sont les conteurs qui vont aller chercher le quotidien, alors que les historiens, les sociologues, les anthropologues, très souvent, c'est une image plus générique ou sinon un dénominateur commun de tous qu’ils vont soulever. Alors que les conteurs, comme Michel Barrette, mais aussi Fred Pellerin, vont aller chercher les petits gestes de tous les jours. Et c'est ça qui nous révèle. C'est ça, en fait, qui marque une culture ou sinon qui construit une culture.»
Kim m’a aussi confié que, dans sa famille, c’est peut-être elle qui écrit des histoires, mais que tout le monde a quelque chose à raconter. Elle m’a dit qu’il faut batailler ferme pour réussir à garder son droit de parole, parce que tout le monde jase en même temps!

Les conteurs, soignants de l’esprit et du cœur
L’autre conteur à qui je voulais poser la question, c’est Boucar Diouf. Pour moi, Boucar est l’observateur en chef de notre monde contemporain. Lui sait comment raconter les choses, comment raconter la vie. Il m’a répondu par courriel, et je vous retranscris ici sa réponse:
«Dans chaque famille, groupe ou équipe de travail, il y a un raconteur, un moqueur, un comique, dont la présence augmente l’indice de bonheur collectif. Ce semeur ou cette semeuse de joie est souvent un aimant sur lequel les autres viennent se coller comme des morceaux de métal. Il agit comme un régulateur de tension et un créateur de sentiments d’appartenance et d’identité d’équipe. Ces conteurs-humoristes sont capables de lire les visages, de décoder les non-dits et de déterrer des anecdotes partagées pour transformer les tensions potentielles en rire collectif. Porteurs de la bonne humeur, ils solidifient des liens sociaux et font tomber les barrières dans la famille ou le groupe. Ce sont les “fous du roi du peuple”, des soignants de l’esprit et du cœur humain, dont la disparition ou l’absence laisse souvent beaucoup de vide.»
C’est en plein ça, Boucar. Quand nos conteurs nous quittent, il y a un silence. Mais je pense que, dans chaque groupe, il y a souvent une relève qui se prépare. Un peu en retrait, pour ne pas voler le spotlight des aînés ou des conteurs établis, elle attend son tour.

La relève du racontage
Depuis quelques années, les histoires de pêche et de chasse de mon frère font maintenant notre régal au temps des Fêtes. L’art de raconter est bien vivant chez nous. Et devinez à côté de qui je veux m’asseoir maintenant...