La Défense incapable de dépenser ce qu'on lui donne pour équiper nos soldats
Pendant que nos soldats s'achètent eux-mêmes leur matériel, la Défense nationale sera incapable de dépenser près de la moitié de son budget cette année


Anne Caroline Desplanques
OTTAWA - Pendant que nos soldats s'achètent eux-mêmes leur matériel, la Défense nationale sera incapable de dépenser près de la moitié de son budget cette année.
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Si la tendance se maintient, la Défense nationale laissera sur la table pas moins de quatre des 10,8 milliards de dollars qui lui ont été attribués pour acheter de l’équipement pendant l’année 2023-2024, prévoit le bureau du Directeur parlementaire du budget (DPB), Yves Giroux.
M. Giroux témoignait vendredi en comité parlementaire des problèmes d’approvisionnement des Forces armées canadiennes.

Quelques jours plus tôt, on apprenait que nos soldats postés en Lettonie, au plus près du front russe, s’achètent eux-mêmes des casques et d’autres pièces d’équipement modernes essentielles que la Défense est incapable de leur fournir.
Tout ça au moment même où le chef d’état-major, le général Wayne Eyre, estime que le monde n’a jamais été plus près d’une guerre mondiale depuis les années 1940.
«Compte tenu de la détérioration de la situation mondiale, nous avons besoin que l’industrie de la défense se mette sur le pied de guerre et accroisse sa production pour être en mesure de répondre aux besoins», déclarait-il, il y a un an.
Du côté de l’industrie, on se dit prêt à se relever les manches. Le chantier maritime Davie, par exemple, promet de quadrupler sa capacité de production d’ici 2027-2028, ce qui lui permettra suite à une période de démarrage de livrer un brise-glace en un an et demi seulement, a indiqué au Journal son porte-parole Marcel Poulin.

De pire en pire
Cependant, l’analyse du bureau du DPB démontre que si nos soldats n’ont pas le matériel dont ils ont besoin, c’est que la Défense est incapable de dépenser ce qu’on lui attribue dans des temps raisonnables. Il lui faut jusqu’à 15 ans pour faire un achat.
Depuis le début des années 2000, la Défense a ainsi laissé entre 15 et 18% de son budget sur la table chaque année, d’après le DPB, soit de un à deux milliards de dollars par an.
Et le problème s'aggrave cette année. Le bureau du DPB indique que les projets d’approvisionnement majeurs de l’heure, soit l’achat de 15 navires de combat de surface et de 88 avions de chasse F-35, sont de plus en plus en retard et que les coûts grimpent avec le temps.
Ainsi, alors que la Corée du Sud peut acquérir un navire de combat de surface pour 1,5 milliard $, il faut cinq milliards de dollars au Canada pour faire un achat similaire, a indiqué l’analyste Christopher Penney, du bureau du DPB.
Trop de politique
Ce qui ralentit la machine, c’est qu’il y a trop de ministères impliqués dans les contrats militaires, a dit M. Giroux, en indiquant que deux ministres et ministères – parfois même plus – interviennent dans chaque achat.
Chacun veut mettre son grain de sel dans une décision qui, ultimement, est basée sur des intérêts politiques, a indiqué M. Giroux. On favorise ainsi une entreprise plutôt qu’une autre, non pas pour des raisons d’efficacité, de qualité ou de coût, mais en fonction de retombées économiques et politiques potentielles.

Le contexte international a pourtant fait basculer l’opinion publique: 64% des Canadiens estiment que le Canada doit augmenter ses dépenses militaires pour atteindre le plancher de 2% du PIB annuel, comme le réclame l’OTAN, d’après un sondage Nanos publié en mai.
En 2021, nous consacrions 1,4% de notre PIB à la Défense et, même si la Défense avait dépensé tout l’argent qui lui avait été attribué, nous aurions été très loin de la cible de l’OTAN.
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