La fille de Félix Leclerc se confie: «C'est son regard qui m'a appris à vivre»

Daniel Daignault

2026-01-15T11:00:00Z

Trente-huit ans après la disparition de ce monument de la culture québécoise, un spectacle hommage d’une envergure inédite se prépare pour octobre prochain: Félix, Je me souviens – Son histoire • Sa musique • Sa poésie. Pour l’occasion, nous avons rencontré sa fille, Nathalie Leclerc, une femme volubile, habitée par l’héritage d’un père qu’elle refuse de voir s’effacer des mémoires.

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Ce spectacle est le fruit d’une longue gestation, ralentie par la pandémie. Nathalie et son frère, Francis, tous deux représentants de la succession depuis le décès de leur mère en 2018, ont collaboré étroitement avec Jean Pilote pour donner vie à ce projet. La rencontre avec le créateur Martin Genest a été déterminante, raconte Nathalie: «J’ai eu un coup de cœur pour lui. Je voulais travailler avec quelqu’un qui avait cette grande sensibilité-là de Félix Leclerc... C’était important pour moi qu’il aime mon père, qu’il l’ait profondément ancré en lui.»

Un touche-à-tout

Plusieurs spectacles en hommage à Félix ont été présentés depuis son décès, mais celui-ci sera vraiment particulier. «Martin m’a présenté ce qu’il appelle un spectacle pluridisciplinaire. Mon père a touché à tout. Né en 1914, il a commencé en faisant de la radio: il animait, préparait les informations, il faisait tout, parce que tout était à faire. Puis, il y a eu la France, le succès avec Le petit bonheur. Le spectacle offrira des tableaux de différentes époques. Ce ne sera pas chronologique, et ce que j’aime beaucoup, c’est que le fil conducteur sera la voix de mon père. Il ne sera pas là physiquement, mais on va l’entendre. Ce qui est extraordinaire, c’est que mon père a fait beaucoup d’entrevues, et avec la nouvelle technologie, ils ont réussi à rendre le son impeccable. Il a aussi lu Pieds nus dans l’aube, son roman écrit en 1946, qu’il avait enregistré en album il y a longtemps. Bref, mon père, il faut qu’on en parle, il est en train de traverser l’histoire. Même quand on lit son œuvre, on trouve des réponses à ce qui se passe aujourd’hui. C’est exceptionnel.»

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Nathalie se replongera dans l’œuvre de son père, elle qui n’a jamais songé à suivre ses traces. «Non, mais j’ai joué du piano pendant 20 ans. Quand j’étais aux études secondaires, sœur Isabelle m’avait dit: "Je vais monter trois pièces de ton père, Bozo, Le petit bonheur et Notre sentier, et tu vas les jouer au piano. On ne le dira pas à ton père, ce sera une surprise."

Ce soir-là, je m’en souviens encore, il est venu voir le spectacle avec ma mère et tous les parents dans la salle. J’étais hyper nerveuse, je voulais mourir. Il ne savait pas ce que j’allais jouer, j’avais dit que j’allais jouer du Chopin parce que j’adorais Chopin.

Quand je suis arrivée sur scène et que j’ai commencé à jouer ça, j’ai bien réussi et je ne me suis pas trompée, j’étais tellement contente! Après, on m’a dit que mon père avait les yeux pleins d’eau, mais je me rappelle très bien d’avoir entendu tout le monde applaudir, et j’entendais les applaudissements de mon père qui criait: "Bravo!" avec sa grosse voix à travers tout ça. J’en parle et j’en ai encore des frissons.»

Plus grand que nature

À l’écouter parler, on comprend rapidement toute l’admiration et l’amour qu’elle ressent pour son père et cet artiste plus grand que nature. Elle raconte un autre souvenir très présent dans sa mémoire: «Je pense que je devais avoir 16 ans, et les amis venaient à la maison. Souvent, ils disaient: "Est-ce qu’on peut voir tes médailles?" Il faut savoir qu’à la fin de sa vie, mon père a reçu beaucoup de médailles. Alors il disait: "Bien non, j’ai bien mieux que ça", et il allait dans son bureau et revenait avec une pile de feuilles.

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C’était des dessins d’enfants et des poèmes d’enfants. Les professeurs à l’école disaient souvent: "On va écrire à Félix, vous allez lui écrire un poème et vous allez lui parler de votre Petit bonheur." Il a mis ça sur la table devant mes amis et il a dit: "C’est ça, mes médailles", et ils n’ont jamais vu ses vraies médailles. Tu vois comment il était! Aujourd’hui, il capoterait qu’on parle encore de lui. Il ne pensait pas à ça, et il ne faisait pas ça pour ça. C’était un vrai. Il y en a beaucoup qui font leur œuvre en se disant: "Après ma mort, ils vont faire ça", mais lui, avant tout, il aimait ça. C’était un besoin pour lui.»

Un deuil éprouvant

Nathalie n’était âgée que de 19 ans quand Félix est disparu, et ce fut éprouvant.
«Dix-neuf ans, c’est jeune en maudit, dit-elle. J’ai fait un deuil pendant six ans, et durant ces années-là, j’ai arrêté de l’écouter, de le regarder en photo, de le lire, parce que je m’ennuyais trop. J’avais un vide terrible, je me disais: "J’ai toute la vie devant moi sans lui, comment je vais faire pour passer au travers de toute cette vie-là?"

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Finalement, au bout de six ans, un ami m’a invitée chez lui et, sans me le dire, il a fait jouer Le tour de l’île de mon père. Et au lieu de pleurer ma vie, d’être désespérée, ça m’a fait du bien. Je me suis rendue compte de la chance que j’avais d’avoir un père comme ça, et je me suis dit: “Je n’ai peut-être plus de père, mais je peux apprendre toutes mes questions de vie en écoutant son œuvre, j’y trouve mes réponses." C’est comme s’il continuait son rôle de père», confie-t-elle.

Une relation privilégiée

Vivre le deuil d’un être cher n’est jamais facile, mais Nathalie, heureusement, était assez âgée pour avoir emmagasiné une foule de souvenirs. «J’étais très près de lui. J’avais de grandes discussions avec lui, j’allais dans son bureau, je m’assoyais, et on jasait de la vie. J’ai encore en tête des phrases qu’il m’a dites et qui, aujourd’hui, m’aident à vivre. Francis te dirait probablement aussi la même chose. Mon père ne faisait pas de colères ni de crises, il nous expliquait les choses. Et il n’avait aucun jugement sur personne. C’était beau. On peut le voir, des fois, dans des entrevues qu’il a accordées. Il y en a une, entre autres, faite à la fin de sa vie, où l’on voit dans son regard qu’il apprécie les gens. Il avait une grande bonté et il ne portait pas de jugement sur les autres, et ça paraît quand on lit son œuvre.»

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Un spectacle pour raviver la mémoire

Ce grand spectacle, qui sera d’abord présenté au Théâtre St-Denis en octobre, puis au Capitole, permettra à tous ceux qui ont connu Félix de renouer avec son œuvre, et à tous les curieux qui en ont entendu parler de découvrir le personnage et son importance. Les enfants de Félix et ses petits-enfants vivront certainement de grandes émotions.

«J’allais souvent me promener dans le bois avec lui, rappelle Nathalie. C’était fréquent et c’est comme ça que j’ai appris à vivre. J’allais marcher avec lui, ma main dans la sienne, et j’essayais de faire des grands pas, de suivre ses grands pas. Tous les enfants font ça et j’ai fait ça moi aussi avec mes enfants. Il me montrait un oiseau, un arbre, il me nommait les noms, c’est son regard qui m’a appris à vivre. Ce n’était pas dans les grands discours à n’en plus finir ou les engueulades, c’était simplement de le voir vivre. On dit souvent aux enfants: “Faites ce que je dis, faites pas ce que je fais”, mais si tu le fais, c’est par l’exemple que tu apprends à tes enfants. C’est pour ça que, à 19 ans, je n’avais pas ses yeux, c’est pour ça que mon repère n’était plus là.»

La transmission à ses enfants

J’étais curieux de savoir, même si je me doutais de sa réponse, si Nathalie a pris le temps d’expliquer à ses enfants qui était leur grand-père. «Non, je ne me suis pas installée avec eux pour leur raconter Félix Leclerc. J’ai fait un peu comme mon père a fait. Quand tu es un enfant, tu ne sais pas que ton père est un artiste qui va en tournée; tu ne comprends pas. Tu as cinq ans, six ans, et tu t’ennuies. Moi, je m’ennuyais terriblement. Il partait en France en tournée durant trois semaines et je peux te dire que j’aurais aimé ça que FaceTime existe à ce moment-là. On s’appelait au téléphone et, de temps en temps, la ligne n’était pas bonne. J’avais vraiment des grands manques de lui quand j’étais petite, quand il n’était pas là. Il a arrêté de chanter à 65 ans, donc je l’ai eu plus à moi par la suite, mais de zéro à sept, huit ans, il n’était pas là.»

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Nathalie a bien sûr parlé de Félix à ses enfants. Elle a créé l’Espace Félix-Leclerc en 2003, et ils l’ont vue y travailler pendant 10 ans, à titre de directrice générale. «Un jour, mon fils Robin a découvert une de ses chansons, La chanson du pharmacien, qui est peu connue et qui est extraordinaire. Il travaille dans les camps d’été, où il est moniteur, et il a appris cette chanson-là aux petits.»

Une vie en France et deux livres

Nathalie a vécu en France de 2014 à 2016 avec ses trois enfants, et elle a écrit deux livres. «J’avais besoin de changer d’air pour écrire», ajoute-t-elle. Deux livres sur ses parents: Le cri de ma mère et La voix de mon père.

«En France, Félix Leclerc a encore une résonance très grande, raconte-t-elle. Je ne suis pas arrivée à l’école avec mes enfants, qui avaient 4, 7 et 10 ans, en disant: "Bonjour, je suis la fille de Félix!", mais finalement, ça s’est su.»

À un moment donné, mon fils, celui qui avait sept ans, est dans la classe et il ne sait pas trop encore qui est Félix Leclerc. Quand son professeur a su qu’il était son petit-fils, elle a failli s’évanouir. Il me l’a imitée en revenant de l’école, en me disant qu’il avait fallu qu’elle aille s’asseoir! Il s’est rendu compte par les autres qui était Félix, et c’est encore plus grand de cette façon que par la maman, par la fille de Félix, parce que c’est normal que je l’aime, Félix, c’est mon père.»

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