La justice britannique refuse l’extradition d’Assange vers les États-Unis

AFP

AFP

2021-01-04T11:37:00Z

Londres | « Victoire » de Julian Assange dans sa bataille contre les États-Unis: invoquant un risque de suicide, une juge britannique a refusé lundi de remettre le fondateur de Wikileaks à la justice américaine, qui le réclame pour la publication de centaines de milliers de documents confidentiels.

Le feuilleton en cours depuis une décennie autour de l’Australien de 49 ans, devenu pour ses soutiens un symbole du combat pour la liberté d’informer, ne s’arrête pas là. Les autorités américaines ont notifié le tribunal de leur intention de faire appel de la décision rendue par la juge Vanessa Baraitser.

Si cette dernière a rejeté les arguments relevant de la défense de la liberté d’expression, elle a estimé que « les procédures décrites par les États-Unis ne vont pas l’empêcher de se suicider ». Elle a donc refusé l’extradition « pour des raisons de santé mentale ».

  • Écoutez le chroniqueur de politique internationale Loïc Tassé avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:

Publicité

Assange reste dans l’immédiat détenu dans la prison de haute sécurité de Belmarsh, à l’est de Londres, avant une audience mercredi pour examiner une demande de mise en liberté.

AFP
AFP

Dans la salle d’audience, Julian Assange, vêtu d’un costume bleu, masqué, s’est essuyé le front à cette annonce. L’avocate Stella Moris, avec qui il a eu deux enfants pendant sa réclusion à l’ambassade d’Équateur à Londres, a fondu en larmes.

À sa sortie de la cour de l’Old Bailey, elle a salué devant des dizaines de soutiens « une victoire » et « un premier pas vers la justice ». Mais « nous célèbrerons le jour où il rentrera à la maison », a-t-elle ajouté, appelant le gouvernement américain à « mettre fin » aux poursuites visant l’Australien. 

AFP
AFP

« Le combat n’est pas terminé », a insisté le rédacteur en chef de Wikileaks Kristinn Hrafnsson, retenant cependant « un moment d’espoir pour commencer la nouvelle année ». 

Publicité

Le Mexique, par la voix du président Andres Manuel Lopez Obrador, a offert l’asile politique à Julian Assange.

Offre du Mexique

Se disant « extrêmement déçu », le ministère de la Justice américain a assuré qu’il compter « continuer à demander » son extradition.

Julian Assange se trouve sous le coup de poursuites lancées sous la présidence de Donald Trump. Sous son prédécesseur Barack Obama, qui avait Joe Biden pour vice-président, la justice américaine avait renoncé à poursuivre le fondateur de WikiLeaks.

L’Australien risque aux États-Unis 175 ans de prison pour avoir diffusé, à partir de 2010, plus de 700 000 documents classifiés sur les activités militaires et diplomatiques américaines, notamment en Irak et en Afghanistan.

Les États-Unis lui reprochent d’avoir mis en danger des sources des services américains, accusation qu’il conteste. Parmi les documents publiés figurait une vidéo montrant des civils tués par les tirs d’un hélicoptère de combat américain en Irak en juillet 2007, dont deux journalistes de l’agence Reuters.

Il revenait à la justice britannique de déterminer si la demande américaine d’extradition respectait un certain nombre de critères légaux, et notamment si elle n’était pas disproportionnée ou incompatible avec les droits humains.

Pendant les cinq semaines d’audience en février et en septembre, un psychiatre ayant examiné Assange avait évoqué un risque de suicide « très élevé » s’il devait être extradé vers les États-Unis. Ses avocats avaient dénoncé une procédure « politique » fondée sur des « mensonges ».

Dans sa décision, la juge britannique a relevé « des preuves insuffisantes de pressions de l’administration Trump sur les procureurs » et « peu ou pas de preuves évoquant une hostilité du président Trump envers M. Assange ou Wilileaks ».

Publicité

Elle a estimé que l’accord passé par Assange avec des groupes de pirates pour obtenir des documents l’a « fait aller au-delà du rôle lié au journalisme d’investigation ».

Julian Assange a été arrêté par la police britannique en avril 2019 après avoir passé sept ans reclus à l’ambassade d’Équateur à Londres, où il s’était réfugié alors qu’il était en liberté sous caution. Il craignait une extradition vers les États-Unis ou la Suède, où il a fait l’objet de poursuites pour viol qui ont depuis été abandonnées.

Ses conditions de détention à Belmarsh ont été dénoncées par le rapporteur de l’ONU sur la torture Niels Melzer. Dans une lettre ouverte à Donald Trump le 22 décembre, il avait demandé au président sortant de le gracier.

Les grandes étapes d’une saga judiciaire   

Révélations et mandat d’arrêt

Fin juillet 2010, la presse mondiale publie 70 000 documents confidentiels sur les opérations de la coalition internationale en Afghanistan diffusés par le site internet WikiLeaks. 400 000 rapports concernant l’invasion américaine en Irak sont publiés en octobre puis, un mois plus tard, le contenu de 250 000 câbles diplomatiques américains.

Le 18 novembre, la Suède lance un mandat d’arrêt européen contre Julian Assange dans le cadre d’une enquête pour viol et agression sexuelle de deux Suédoises en août 2010. L’Australien assure que les jeunes femmes étaient consentantes.

Assange se livre à la police britannique le 7 décembre. Il est détenu neuf jours puis assigné à résidence.

En février 2011, un tribunal londonien valide la demande d’extradition de la Suède. L’Australien redoute d’être extradé aux États-Unis et d’y encourir la peine de mort.

Publicité

Réfugié à l’ambassade d’Équateur

Le 19 juin 2012, Assange se réfugie à l’ambassade d’Équateur à Londres et demande l’asile politique. L’Équateur, présidé alors par la figure de la gauche sud-américaine Rafael Correa, le lui accorde en août puis exige en vain un sauf-conduit de Londres pour qu’Assange se rende en Équateur.

Il restera cloîtré dans l’ambassade pendant près de sept ans, période pendant laquelle il obtiendra la nationalité équatorienne avant d’en être déchu.

Le 2 avril 2019, le président équatorien Lenin Moreno -- qui a rompu avec son prédécesseur -- affirme qu’Assange a violé l’accord sur ses conditions d’asile. Le 11, Assange est arrêté dans l’ambassade par la police britannique. 

Enquête sur le viol rouverte

Aussitôt, l’avocate de la femme qui accuse Julian Assange de viol en Suède annonce qu’elle va demander au parquet la réouverture de l’enquête. Le parquet l’avait classée sans suite en 2017 faute de pouvoir faire avancer la procédure. 

Le 14, l’avocate d’Assange déclare que son client est prêt à coopérer avec les autorités suédoises si celles-ci demandent son extradition mais que la priorité reste d’éviter une extradition vers les États-Unis.

Le 1er mai, Julian Assange est condamné à 50 semaines de prison par un tribunal londonien pour violation des conditions de sa liberté provisoire.

Le 13, le parquet de Stockholm annonce la réouverture de l’enquête pour viol.

Nouvelle inculpation américaine

Le 23 mai 2019, la justice américaine, qui l’accuse déjà de « piratage informatique », l’inculpe de 17 nouveaux chefs en vertu des lois anti-espionnage. Assange encourt jusqu’à 175 ans d’emprisonnement.

Publicité

Le 31, le rapporteur de l’ONU sur la torture, après avoir rencontré Assange en prison, estime qu’il présente « tous les symptômes (de) torture psychologique ». Il affirmera début novembre que le traitement infligé à Assange met sa vie « en danger ».

Le 21 octobre, Julian Assange, confus et bredouillant, comparaît pour la première fois devant le tribunal de Westminster.

Abandon des poursuites en Suède

Le 19 novembre, le parquet suédois annonce le classement sans suite de l’enquête pour viol, faute de preuves.

Refus d’extradition

Le 24 février 2020, la justice britannique commence l’examen de la demande américaine d’extradition.  

Interrompue après quatre jours, l’audience est ensuite reportée en raison de la pandémie de coronavirus. Elle reprend le 7 septembre. Julian Assange confirme qu’il refuse d’être extradé. Sa compagne, l’avocate Stella Morris, prévient que le livrer aux États-Unis reviendrait à une « peine de mort ».

Au fil des quatre semaines d’audiences, de nombreux soutiens se succèdent à l’extérieur de la cour criminelle de l’Old Bailey, dont la créatrice de mode Vivienne Westwood ou l’artiste et dissident chinois Ai Weiwei.

Le 4 janvier, la juge Vanessa Baraitser rejette la demande, estimant que les conditions d’incarcération aux États-Unis posent un risque de suicide. Le gouvernement américain signifie son intention de faire appel. Assange reste détenu dans l’attente d’une audience mercredi sur son éventuelle libération.

Publicité