La nouvelle ère de Mitsou
Amélie Hubert-Rouleau
« Comment Mitsou fait-elle pour continuer de se réinventer? », me suis-je demandé dans l’ascenseur qui me menait vers l’étage de son appartement du centre-ville de Montréal. Je cogne discrètement, puis je sonne. Pas un mouvement à l’intérieur. Subitement, un doute m’assaille : suis-je au bon endroit? Quelques minutes plus tard, un soulagement : j’entends le bip de l’ascenseur derrière moi. Mitsou surgit de celui-ci en s’excusant, m’expliquant qu’elle a été retenue plus longtemps que prévu au bureau.
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Elle m’invite à entrer dans son appartement et m’offre à boire. J’observe pendant ce temps l’espace à la déco minimaliste mais bien choisie. Des objets d’art, des coffee table books et toutes sortes de photos d’elle et de sa famille meublent son salon. Rien ne laisse deviner que l’artiste, animatrice, productrice, entrepreneuse et maman n’occupe son nouveau chez-soi que depuis quelques semaines. Je me dis que j’ai de la chance, un surlendemain de fête nationale, de la rencontrer dans un endroit que peu ont foulé : son cocon, un refuge contre l’effervescence du monde extérieur et de sa vie professionnelle. « Je suis quelqu'un qui aime les espaces clos, fermés. Je suis bien en petits groupes, allait-elle me dire plus tard pendant notre entretien. Si je fais un tapis rouge ou une première, je vais parler à tout le monde, parce que c'est ma job. Mais dans la vraie vie, je recherche l'intimité. »
En toute intimité donc, Mitsou s’est confiée à moi dans une conversation en tête-à-tête, pendant laquelle les silences se sont avérés aussi précieux et porteurs de sens que les mots.
Une liberté grisante
Mitsou Gélinas a fait peau neuve plusieurs fois au cours de sa vie. À neuf ans, elle défend déjà le rôle d'Annouck Jacquemin dans le téléroman Terre humaine. À 17 ans, elle est propulsée parmi les étoiles du star-système québécois grâce à son album El Mundo, dont une des chansons deviendra un classique de la pop d’ici: Bye Bye mon cowboy. « Merci à Mitsou d’avoir déniaisé le show-business québécois qui, à la fin des années 1980, semblait toujours régi par le cardinal Léger, tant la majorité des chanteuses et des chanteurs pop étaient pudiques », affirmait récemment l’auteur et producteur Stéphane Laporte à propos de l’artiste. Puis, de nouvelle icône de la pop, elle repasse au petit et au grand écran en tant qu’actrice et animatrice. En 1997, elle se lance en affaires avec ses associés Iohann Martin et Andrew Lapierre pour fonder Dazmo Musique, puis Grandé Studios. Rien ne l’arrête : dans les années 2000, elle laisse aussi retentir sa jolie voix en animant à la radio. En 2001, elle devient directrice de publication, puis directrice de la marque de notre cher magazine Clin d’œil. Mitsou lance par la suite son propre site Web, en plus de poursuivre ses activités d’entrepreneuse. Et aujourd’hui?
« C'est le début d'un nouveau cycle. Dans ma vie personnelle et professionnelle », précise-t-elle. À travers les années, sa connexion toute particulière avec le public, plutôt que de s’effilocher, s’est en fait reconfirmée.
Sa belle-fille, Kaia, et ses deux filles, Stella-Rose et Mila, sont devenues grandes aussi; après avoir pratiqué le don de soi comme seules les mamans savent le faire, Mitsou se sent revivre d’une manière différente. « Elles sont indépendantes aujourd’hui. C'est une nouvelle ère pour moi. »
Dans ce nouveau chapitre, Mitsou travaille à se reconnecter à ses passions, à ses « amours les plus importantes » et aux valeurs qui l’habitent. Mais elle y revient avec un œil neuf, une sorte d’assurance qui repose sur l’expérience de vie qu’elle a acquise avec les années. Elle souhaite profiter à fond de cette période en créant autant qu’en partageant son expertise et ses connaissances. En plus de Dazmo, qui œuvre en production et musique pour images, elle travaille auprès d’artistes avec la maison de services musicaux Ray-On; l’organisation offre des services de supervision musicale, de recherche et de placement de musique et de libération de droits musicaux, en plus de gérer un catalogue d’œuvres et de représenter des compositeurs. « Avec Ray-On, je suis en contact direct avec des artistes. Je peux travailler étroitement avec eux et être très près de ma passion première, mais avec une vue d'ensemble. J'aime beaucoup cette position », m’explique-t-elle avec enthousiasme.

Retrouver son propre pouvoir
Le 1er septembre, Mitsou aura 55 ans. À la mi-cinquantaine, elle qui a été élevée comme une jeune femme indépendante – « C'est ce que ma mère voulait pour nous. C'est très, très, très important », souligne-t-elle – mais qui a eu plus de difficultés à y croire pendant quelques années, retrouve son propre pouvoir.
« Chaque jour, en fait, je m'aperçois que... (elle prend le temps de peser ses mots) mon expérience compte beaucoup, et qu'il y a une différence entre la peur et la nervosité. Je serai toujours nerveuse d'entamer quelque chose de nouveau parce que je veux bien faire. Mais j'ai beaucoup moins peur qu'à une certaine époque de m'engager dans l'inconnu », certifie-t-elle. C’est un fait, Mitsou est une pionnière à bien des égards, mais elle note qu’elle se le prouve à nouveau chaque fois qu’elle entreprend un projet. « Ça ne veut pas dire que c'est gagné d'avance, mais que je connais le mécanisme d'un certain dépassement de soi. »
Avancer sans crainte
À la fin des années 1980, quand la carrière de Mitsou décolle, elle fait justement face à un certain inconnu. Et oui, elle « déniaise le Québec » grâce à sa verve, son côté volontaire et une assurance nourrie par une sorte d’insouciance. Alors qu’elle en est à ses tout débuts dans le monde musical, elle est très à l’aise avec son corps. Il faut dire que la jeune femme a été élevée selon la méthode Summerhill, que l’on considère comme l’ancêtre des écoles libres. « Ma mère, qui était de la première cohorte d’étudiants gradués en sexologie au Québec, avait étudié ce nouveau phénomène et avait décidé d'élever ses filles de cette manière. Ça m'a permis tellement de choses que je n’aurais pas pu vivre si je n'avais pas eu ce type d'éducation! », lance-t-elle. À l’école, l’artiste – qui côtoyait déjà des adultes sur les plateaux de tournage depuis l’enfance – parle à ses professeurs d’égal à égal. À 16 ans, elle commande l’écriture d’une chanson auprès du compositeur Jean-Pierre Isaac, à qui elle décrit exactement ce qu’elle veut; c’est de là qu’est née Bye bye mon cowboy. « Si j'avais été élevée dans un milieu plus classique, je n’aurais pas eu cette attitude où j'avais le plein pouvoir – ou presque – de mes capacités », suggère-t-elle.

C’est dans cet état d’esprit très libre que Mitsou est confrontée au regard de la société de l’époque. « J'étais une enfant et une adolescente très volontaire. J'ai connu le shame plus tard dans ma vie, remarque-t-elle, quand j'ai vu le reflet de la société et la réaction qu’elle avait envers une jeune femme qui était pimpante, fière d'elle-même, indépendante et flamboyante aussi. »
Un monde conjugué au masculin
À chaque période de sa vie, l’artiste a cumulé les apprentissages à propos d’elle-même et de sa relation à son corps. Le fait d’avoir travaillé dans un monde d’hommes pendant longtemps n’y est pas étranger. Artiste à fond pendant 10 ans, elle change de sphère d’activité en se lançant en affaires avec Dazmo; du jour au lendemain, elle œuvre dans un monde assez masculin à l’époque, celui de la location d’équipement pour le cinéma. Elle côtoie aussi beaucoup d’hommes à la radio. Son contact avec la gent masculine avait toujours été bon, puisqu’elle était déjà partie en tournée avec des gars. « J'étais très one of the boys. Mais je le suis devenue encore plus à la radio, souligne-t-elle. J'étais toujours la fille de l'équipe, celle qui amène la couleur, la joie de vivre, la petite touche ludique. À partir de ce moment-là, tout comme quand je me suis lancée en affaires, j'ai vraiment senti qu’il fallait que je sois à l'antithèse de ce que j'avais fait en tant qu'artiste; je ne pouvais plus, en aucun cas, utiliser la séduction dans mon quotidien. »
Femme dans un monde d’hommes, Mitsou raconte qu’elle réalise à ce moment-là qu’elle ne doit pas créer de quiproquo et donner l’impression à un homme qu’elle a de l'intérêt pour lui dans un contexte professionnel. « Je pense que c'est un mécanisme de défense que beaucoup de femmes ont, fait-elle valoir. On devient hyper vigilante, parce qu’on ne veut pas créer de malentendus, comme si c'était juste notre responsabilité », s’écrit-elle en riant, une nuance de sarcasme dans la voix.
Le corps comme une maison qu’on doit rebâtir
Pendant l’adolescence de ses filles, Mitsou réalise qu’elle a probablement des troubles alimentaires. Elle prend les choses en main et va chercher de l’aide en consultant. La maman aborde la chose avec sa belle-fille Kaia, étudiante en psychologie, ainsi que Stella-Rose et Mila, qui sont aussi à cette époque en train d’apprendre ce que signifie devenir une femme. Parler du rapport au corps se fait de façon naturelle. « Je pense que les paradigmes ont changé, on a réalisé beaucoup de choses. Je viens d'une époque où ma grand-mère commentait mon poids. Ça faisait partie des coutumes. C’est générationnel », indique-t-elle.
Au nom de l’humour et de l’autodérision, elle s’est souvent dépréciée aux yeux des autres, avoue-t-elle. Elle a dû corriger le tir quand elle a abordé ses troubles alimentaires en thérapie. « Quand j'ai changé d'attitude, j’ai dû aussi discuter avec mes proches de la façon avec laquelle je souhaitais qu’on aborde les sujets de l’apparence et du corps, poursuit-elle. Avec la nouvelle génération, c'est encore plus facile de le faire. Mes filles m'ont beaucoup appris. »
On dit souvent que les enfants sont les miroirs de leurs parents, mais dans le cas de Mitsou, elle estime que Stella-Rose et Mila lui ont renvoyé son propre reflet à la puissance 10. « C'était vraiment intéressant de les avoir avec moi pendant cette période; parce qu'elles-mêmes étaient jeunes femmes, donc elles définissaient leurs propres codes du féminisme, à l’heure du nouveau millénaire. »

Un diagnostic tout sauf anodin
À peu près à la même époque, à l’âge de 49 ans, Mitsou reçoit un diagnostic : elle est dyspraxique (trouble de la coordination) et dyslexique. De ce constat découle une nouvelle forme d’acceptation et de compréhension de qui elle est. « Être dyslexique et dyspraxique, ça avait créé en moi une certaine insécurité par rapport à mes capacités, relève-t-elle. Alors j'en faisais beaucoup plus que ce que j'aurais dû faire, ce qui fait que ma batterie était par moment un peu surchargée. »
Mettre des mots sur ce qu’elle vivait et le mettre en contexte a permis à la femme d’affaires d’apprendre à trouver des outils pour mieux doser son énergie et gérer son stress. L’un de ces outils quotidiens, « sa méditation à elle », ce sont ses vocalises. C’est la première chose qu’elle fait le matin : elle se prépare une grande tasse d'eau chaude avec du citron, s'installe et fait des vocalises pendant une trentaine de minutes, grâce aux cours enregistrés de sa professeure, Adrienne Savoie. « C'est hyper intéressant, parce que ça fait la même job que la méditation. »
Faire vibrer sa féminité
Aujourd’hui, Mitsou habite donc son corps avec grâce et gratitude. Dans cette ère nouvelle de sa vie, elle reprend contact avec sa féminité et avec la séduction. « Quand tu as été mariée pendant longtemps comme je l’ai été – j'ai eu une relation de 27 ans –, tu ne veux pas créer de malentendus, certifie-t-elle. J'ai été très fidèle dans ma relation. Ma garde-robe a d’ailleurs complètement changé: je suis devenue plus Martha Stewart que Madonna, dit-elle en souriant. Je me suis peut-être oubliée un peu. »
L’artiste estime qu’elle a tenté de se conformer à l’image de la femme et de la mère parfaite, de l’entrepreneuse et de l’artiste un peu « corporative ». « Tout ça a fait en sorte que j'ai perdu quelques onces de sensualité, expose-t-elle. Il y a des moments dans la vie d'une femme où tu as l'impression qu'une époque est complètement révolue, mais tu t'aperçois que la base de qui tu es ne change pas tant que ça. » Pour la cinquantenaire, se réapproprier sa féminité, ça passe entre autres par le fait de faire vivre des émotions. « C'est un de mes talents: quand je donne des conférences ou que je suis en spectacle, je suis capable de capter l’attention d’une foule et de la faire vibrer, dit-elle. Il y a quelque chose du domaine de la sensualité et de l'attraction humaine. » Cela se traduit aussi par le fait de laisser naître une complicité avec une personne qui lui plaît lors de conversations passionnantes en tête-à-tête. « Juste le fait de m'asseoir avec quelqu'un qui m'attire, de passer une soirée à discuter, de sentir et de laisser passer ce courant-là, pour moi, c'est déjà un cadeau. » Elle fait le parallèle avec le piano; comme le musicien travaille ses gammes sur son instrument, elle travaille cet état d’esprit. « Je pense que je me suis protégée moi-même de tout ça pendant quelques années. »

Femme-kaléidoscope
Notre conversation s’achève; son rythme ponctué de silences réflexifs et de mots choisis avec intention aurait d’ailleurs pu se poursuivre pendant plusieurs heures encore, j’en suis certaine. Je lui demande ce qu’on peut lui souhaiter pour cette nouvelle année de vie et cette période de renaissance. « Plus de création, de musique et de contact avec les artistes, la beauté et l'art. J'aime beaucoup les arts visuels aussi; j'aurais rêvé d'être photographe ou peintre. C'est quelque chose qui me touche beaucoup. »
En terminant, Mitsou – dont le prénom vient de la francisation de « Mitsu », « miel » en japonais –, me souligne son amour de toujours de Clin d’œil. C’est là qu’elle s’est trouvée en tant qu’autrice, remarque-t-elle. Le mot de l’éditrice qu’elle rédigeait chaque mois et dans lequel elle se confiait souvent sur sa vie personnelle lui a offert une proximité hors pair avec les gens; il a changé son lien avec eux. « Je croisais des gens au supermarché qui me disaient “on a vécu la même affaire en même temps”. Son travail à Clin d’œil a marqué une époque charnière pour elle. « Quand j'ai arrêté, je savais que j'allais m'ennuyer de ce lien-là, puis de l'écriture. Ça m'a forcée à travailler encore plus sur Mitsou Magazine. Mais le ton était trouvé. C'est grâce à Clin d'œil que je l'ai fait. »

En descendant la côte de l’avenue passante qui longe le logis de Mitsou, j’ai une image en tête : celle du kaléidoscope. J’ai la réponse à ma question : l’artiste pluridisciplinaire et femme d’affaires se renouvelle constamment, parce que c’est dans sa nature, tout simplement. Depuis toujours, elle investit dans son futur, regarde vers l’avant, année après année. Et comme le kaléidoscope, Mitsou continuera de briller par ses multiples facettes.
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