L’Australie ébranle les géants du web

Le pays remporte des victoires inspirantes dans le combat pour faire payer Google, Facebook et compagnie

Le siège social de Facebook, à Menlo Park, en Californie. Le réseau social comptait environ 2,8 milliards d’utilisateurs réguliers fin 2020.
Le siège social de Facebook, à Menlo Park, en Californie. Le réseau social comptait environ 2,8 milliards d’utilisateurs réguliers fin 2020. Photo AFP
Photo portrait de Julien McEvoy

Julien McEvoy

2021-02-24T05:00:00Z

Le gouvernement australien aura finalement réussi à faire reculer Facebook dans sa lutte pour obliger les géants du web à payer leur « juste part » pour leur utilisation des contenus des médias écrits.

• À lire aussi: Trudeau appuie l’Australie dans son bras de fer contre Facebook

• À lire aussi: Facebook va restaurer les contenus d’actualité en Australie

Hier, l’entreprise de Mark Zuckerberg est revenue sur sa décision de bloquer les médias australiens du populaire réseau social, geste posé vendredi en représailles à un projet de loi — actuellement à l’étude — qui vise, au final, à faire payer Facebook et Google. 

Un compromis a été trouvé à la onzième heure entre l’entreprise et le gouvernement de Scott Morrison. Si Facebook arrive à signer suffisamment d’ententes avec les médias afin de les payer pour leur contenu, le réseau social pourrait être exempté de la nouvelle législation.

Les nouvelles seront donc rétablies dans les fils d’actualité de Facebook en Australie « dans les prochains jours ».

L’approche législative australienne attire l’attention­­­ partout dans le monde, et notamment au Canada. C’est que plusieurs États s’apprêtent à forcer Google et Facebook à redistribuer une partie des revenus publicitaires qu’ils engrangent grâce à l’utilisation du contenu des médias traditionnels.

Publicité

Le premier ministre Justin Trudeau s’est d’ailleurs entretenu, lundi, avec son homologue australien, Scott Morrison. « [Ils] ont souligné la coopération grandissante entre le Canada et l’Australie en ce qui concerne la réglementation des plateformes en ligne », a indiqué Ottawa, hier. 

La valeur du journalisme

Blocage ou non, la position de Facebook est assez claire. « Les actualités ne représentent qu’une très petite fraction de ce que les gens voient sur Facebook, et ce n’est pas une source de revenus significative pour nous », explique en substance Kevin Chan, directeur des politiques publiques de Facebook Canada. 

Pas très inspirant pour le Canada, qui est justement­­­ le prochain sur la liste. Le ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, en parle depuis un certain temps déjà et doit déposer un projet de loi en ce sens au printemps.

« En substance, on va faire ce que l’Australie a fait », a-t-il dit à quelques reprises, entre autres dimanche dernier à CNN. La réaction de Facebook dans ce pays ne le fera certainement pas reculer, insiste-t-il. 

Mais les négociations s’annoncent difficiles. « Ce n’est pas un fossé entre Facebook et les médias, c’est un abîme », constate le directeur du programme de journalisme à l’UQAM, Patrick White. 

Son collègue Jean-Hugues Roy calcule d’ailleurs­­­, dans une analyse qu’il qualifie lui-même « d’imparfaite », que Facebook a vendu pour 210 M$ de publicité au Canada en 2020 grâce au contenu des médias. 

« Je ne dis pas qu’ils volent le contenu. Mais c’est clair que le journalisme a de la valeur pour eux », indique M. Roy. 

Publicité

Mettre les GAFAM au pas

La méthode australienne

Depuis des mois, Canberra négocie avec Google et Facebook. Comme ces entreprises occupent 81 % du marché de la pub, elles font de l’argent grâce notamment au trafic généré par les médias sur leur plateforme, avance l’Australie. Elles doivent donc en reverser une petite partie, et le projet de loi actuellement à l’étude au Sénat vise à les obliger à négocier avec les médias, sans quoi un arbitre déciderait du prix à payer. Google s’est entendu la semaine dernière avec la majorité des grands groupes de presse du pays. On parle d’ententes de trois ans qui, dans certains cas, se chiffrent à 30 M$ par année. Facebook a opté pour une autre stratégie.


​Les États-Unis

Chez nos voisins du Sud, la pression s’accroît sur les géants du web, et pas juste pour qu’ils paient les médias pour leur contenu. Google et Facebook font entre autres face à des poursuites des autorités de la concurrence pour abus de position dominante. La semaine dernière, deux nouvelles actions en justice ont été intentées contre Google, dont une de la part de plus de 30 États et qui exige la dissolution du géant. Cela fait suite à la poursuite déposée en octobre par le département américain de la Justice, qui accuse Google d’abuser de son monopole de la recherche en ligne.


L’approche française

La France est devenue en novembre dernier le premier pays européen où Google a signé une entente avec des journaux afin de rémunérer l’utilisation de leurs contenus, notamment dans les résultats de recherche. On parle entre autres du journal Le Monde, du Courrier international, de L’Obs, du Figaro, de Libération, et de L’Express. Le tout découle d’une directive de l’Union européenne adoptée en 2019 au sujet du droit voisin, un droit d’auteur réservé à la presse. Google a d’abord combattu la mesure, puis l’Autorité de la concurrence française l’a obligé à négocier avec les journaux, ce que la cour d’appel de Paris a aussi appuyé. Les sommes en jeu ne sont pas révélées, mais tourneraient autour de 76 millions d’euros par année, selon l’expert Patrick White. « Ce n’est pas inintéressant, mais ce n’est pas ce qui va sauver la presse française », dit-il. 


Le Canada

Au Canada, « on marche sur des œufs » depuis deux ans dans ce dossier, indique M. White. Le ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, assure qu’un projet de loi similaire à celui de l’Australie sera déposé ce printemps. « Notre position est claire : les éditeurs de nouvelles doivent être rémunérés de manière adéquate » par les géants du web, a-t-il déclaré la semaine dernière. Si on se fie à ce que Facebook a fait en Australie, « c’est clair que l’entreprise va avoir une attitude intransigeante », ajoute encore Patrick White. En un an, soit depuis le début de la pandémie en mars 2020, près de 3000 postes de journalistes ont disparu au Canada, rappelle-t-il. 

Publicité