Le problème autochtone de François Legault

Photo Agence QMI, Mario Durieux
Photo portrait de Claude Villeneuve

Claude Villeneuve

2020-10-03T09:00:00Z

Il faudrait vraiment être sans-cœur pour ne pas être bouleversé en écoutant les plaintes de détresse de Joyce Echaquan pendant les dernières minutes de sa vie. Impossible de ne pas être choqué d’entendre que les derniers mots qu’elle a reçus portaient haine et méchanceté plutôt que douceur et réconfort.

C’est impossible de rester froid en voyant son fils Lucas, 8 ans, écraser les larmes sur le visage d’une femme participant à une vigile. On ne peut pas ne pas sangloter avec Carol Dubé quand il réclame que sa femme, mère de sept enfants, ne soit pas morte pour rien.

Ces émotions-là, François Legault, notre premier ministre, les a toutes ressenties, au cours des derniers jours. N’en doutez pas une minute.

C’est à lui que revient la responsabilité d’exprimer notre douleur en notre nom à tous, mais plus encore de montrer sa détermination à ce que des événements choquants comme ceux survenus à l’hôpital de Joliette ne se produisent plus.

Et, jusqu’ici, ce n’est pas gagné.

Drôle de calcul

François Legault est maladroit devant la critique en général et il l’est encore plus particulièrement lorsqu’on l’accuse de ne pas accorder à une situation l’importance qu’elle requiert. 

Le premier ministre fait un drôle de calcul s’il pense gagner le combat du poids moral face au sage Ghislain Picard. En se demandant à quoi joue le chef de l’Assemblée des Premières Nations quand il refuse de participer à une rencontre qui a toutes les apparences d’un exercice de relations publiques, il témoigne de son manque de compréhension des attentes de ses interlocuteurs.

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Ghislain Picard aurait aimé que les chefs attikameks l’accompagnent lors de sa rencontre avec le premier ministre. On lui aurait refusé pour des motifs sanitaires. Il semble que les vertus de la vidéoconférence qu’on nous vante depuis l’hiver n’aient pas encore fait leur chemin vers les relations avec les nations autochtones.

François Legault ne peut exiger que l’on présume de son volontarisme dans la recherche d’une voie de passage pour nos sœurs et nos frères des Premières Nations. Si c’était le cas, sa ministre des Affaires autochtones n’aurait pas émis mercredi un communiqué pour se féliciter que quatre des 142 mesures figurant au rapport de la Commission Viens aient trouvé application, un an après sa publication. La pandémie explique sans doute certains délais, mais la discrétion aurait eu meilleur goût. La ministre Sylvie D’Amours, qui est par ailleurs une personne humaine et dévouée, ne figure toutefois pas au nombre des ministres connus pour avoir l’oreille du premier ministre. François Legault témoignerait mieux de sa détermination à faire avancer les dossiers avec les Autochtones s’il les confiait à une plus grosse pointure, quitte à ce qu’ils soient partagés avec un autre portefeuille. Guy Chevrette a beau avoir été successivement ministre des Ressources naturelles, des Régions et des Transports, quand il s’occupait des Autochtones, au moins les affaires avançaient.

Le racisme qu’il ne faut pas nommer

Il y a aussi un autre problème pour François Legault, dans sa gestion du dossier autochtone et c’est son refus catégorique de qualifier de systémique le racisme dont les personnes autochtones feraient l’objet dans leurs rapports avec les services gouvernementaux.

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Assimilant la notion de racisme systémique à un emprunt à la réalité des Afro-Américains, le premier ministre sait que cette idée est hautement impopulaire dans l’opinion publique québécoise. Pour beaucoup de gens, dire qu’il y aurait au Québec une forme systémique de racisme revient à dire que nous aurions pensé ici-bas une forme d’Apartheid volontaire pour marginaliser les Autochtones. Si l’image est douloureuse, voire violente, il est difficile de ne pas reconnaître que le système des réserves créées par la loi fédérale « sur les Indiens » s’apparente beaucoup à ça.

Un jour, il faudra bien appeler un chat un chat. Une personne autochtone a plus de chances d’être mal prise en charge dans les services en santé que la plupart des Québécois. Elle aura plus de chances d’être brutalisée lors d’une intervention policière. Et lorsque l’on cite certains problèmes sociaux que l’on rencontre dans les communautés autochtones pour justifier cet état de fait, on se trouve en fait à démontrer pourquoi ces personnes ont besoin de protections plutôt que d’admonestations.

Réalité choquante

Que le racisme subi par les Autochtones soit systémique ou pas, il faudra bien un jour trouver une manière de nommer une réalité choquante, c’est-à-dire que même dans le Québec de 2020, un enfant qui vient au monde Autochtone a moins de chances de réussir et de s’épanouir qu’un enfant blanc.

Et ça, c’est l’ensemble de nos systèmes qui créent ça, volontairement ou non. Si on veut que ça change, si on veut que Joyce Echaquan n’ait pas crié sa détresse en vain et que ses enfants n’aient pas un jour à faire la même chose, il va falloir le nommer.

Il va aussi falloir que celui qui parle en notre nom nous convainque qu’il veut s’en occuper.

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