Les angles morts de notre humanité

Un enfant du Yémen est hospitalisé pour malnutrition.
Un enfant du Yémen est hospitalisé pour malnutrition. Photo AFP
Photo portrait de Emmanuelle Latraverse

Emmanuelle Latraverse

2022-03-20T09:00:00Z

Les images apocalyptiques de Marioupol glacent le sang.

Les dépouilles des victimes abandonnées dans les rues de la ville fendent l’âme.

Les regards hagards des enfants dans les bras de leurs parents en fuite brisent le cœur.

Le drame ukrainien interpelle notre sens de l’humanité. Dons à la Croix-Rouge ou destinés à la diaspora, offre d’emploi pour des réfugiés, chacun veut faire sa part.

Et pourtant, aussi louable soit-elle, cette mobilisation pour l’Ukraine cache une certaine hypocrisie.

Combien d’autres horreurs avons-nous préféré ignorer ?

Ailleurs

« Le Yémen est la pire et la plus grande catastrophe humanitaire au monde, et cette catastrophe continue de s’aggraver », a rappelé tout récemment l’ONU.

Un enfant de moins de cinq ans y meurt toutes les neuf minutes.

Le conflit qui y oppose les rebelles Houthis, financés par l’Iran, au régime officiel, soutenu par l’Arabie Saoudite, a tué 377 000 personnes depuis sept ans.

« Ce que j’ai vu au Yémen relève du cauchemar, de l’horreur et de la misère. Les enfants ne sourient pas, ne rient pas, ni ne pleurent tant ils ont faim », s’est alarmé le directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM), David Beasley.

Et pourtant, alors que les millions pleuvent pour soutenir l’Ukraine, l’ONU a récolté moins du tiers des sommes nécessaires pour répondre aux besoins au Yémen.

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Tristement, le même constat s’impose pour la Syrie, où le conflit qui déchire le pays a déjà fait 500 000 morts.

D’ailleurs, faut-il rappeler que c’est lors du bombardement impitoyable d’Alep en 2016 que la Russie a peaufiné les techniques meurtrières qu’elle impose aux Ukrainiens ?

Victimes collatérales

Or, la guerre en Ukraine est sur le point de faire des millions de victimes collatérales ailleurs dans le monde.

Car la famine guette.

Certains analystes craignent même que plus d’Africains meurent de la faim en 2022 que d’Ukrainiens sous les bombes.

La raison est double.

Les grandes ONG mondiales constatent que la générosité envers l’Ukraine prive le Yémen, la Syrie, l’Éthiopie, le Sud-Soudan et l’Afghanistan de millions de dollars en aide humanitaire et alimentaire.

Surtout que le tiers du blé destiné aux principaux pays d’Afrique vient d’Ukraine et de Russie. Du blé qui ne sera pas récolté, encore moins exporté.

Le désastre pressenti est tel que le directeur du PAM craint une migration de masse, voire une « déstabilisation du monde ».

Alarmiste ? Certainement, c’est le tragique rappel des limites d’une aide humanitaire perpétuellement à courte vue.

Morale de l’histoire, ayons l’humilité d’admettre que si le sort de l’Ukraine nous interpelle tant, c’est parce que nous voyons ces gens souffrir tous les jours sur nos écrans. Les médias du monde s’y sont rués parce que nos gouvernements en ont fait une priorité.

Avec fatalisme, on pourrait s’arrêter là. Mais le jour où les conséquences de la famine dévastatrice amplifiée par cette guerre cogneront à nos portes, le jour où cette crise migratoire déstabilisera davantage l’Europe, pourrons-nous être surpris ?

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