Les femmes manifestantes blessées par balle au visage, à la poitrine et aux parties génitales en Iran


Anne-Sophie Poiré
Blessées par balle au visage, à la poitrine et aux parties génitales: les femmes qui participent aux manifestations contre le régime en Iran ne subissent pas le même sort que les protestataires masculins, ont rapporté plusieurs médecins au Guardian.
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Le 16 septembre dernier, la mort de Mahsa Amini a déclenché un vague de protestation en Iran. Trois jours avant de mourir, la jeune femme de 22 ans avait été arrêtée par la police des mœurs pour avoir porté son voile de manière inappropriée. Elle aurait été battue jusqu'au coma.
Dans les jours suivants, partout au pays, de jeunes femmes ont défié le code vestimentaire imposé par la loi, ont arraché leur hijab et se sont coupé les cheveux en pleine rue, avec le soutien de nombreux hommes.


La répression physique exercée par les forces de sécurité sur les opposants au régime ne serait toutefois pas égale.
Depuis le début du mouvement de contestation, les hommes qui participent aux manifestations contre le régime présentent des blessures par balles de plomb dans les jambes, les fesses et le dos. Les femmes sont quant à elles plus souvent blessées au visage, à la poitrine et aux parties génitales par les autorités, révélait une enquête publiée dans The Guardian la semaine dernière.
Dix médecins et infirmières qui soignent les manifestants en secret pour éviter de se faire arrêter ont accepté de témoigner au média britannique sous le couvert de l'anonymat.
«Le corps médical est sous pression. S’il porte son aide aux manifestants, il pourrait être considéré comme complice. Le milieu médical en Iran n’est pas libre, il doit rendre des comptes à l’État», précise à 24 heures la politologue et iranalogue de la Chaire Raoul-Dandurand à l’UQAM, Hanieh Ziaei.
«Dévisager l’ennemi»
«[Les forces de sécurité] tirent avec des balles de plomb. L’objectif n’est donc pas de tuer, mais de les marquer ou de les défigurer», note quant à elle l’épidémiologiste et activiste féministe montréalaise d’origine iranienne, Nimâ Machouf.
Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’Iran que les femmes sont visées au visage par les autorités, ajoute celle qui est membre de l’Association des femmes iraniennes depuis 30 ans.
«Ils ont utilisé cette tactique lors de l’imposition du voile un an après la révolution en Iran [en 1979]. À ce moment-là, ça ne se passait pas avec des balles de plomb, mais avec de l’acide jeté au visage des femmes, à qui ils ont imposé leur politique. Ils voulaient dévisager l’ennemi», explique-t-elle.
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«Chaque fois qu’il y a des manifestations, l’État se donne le droit de tirer sur la foule, soit avec des balles réelles ou des balles de plomb», souligne pour sa part Hanieh Ziaei.
«La police antiémeute est très bien équipée et organisée. Dans de nombreux cas, on vise les yeux et la tête. Le but est de soit donner la mort, surtout en visant la tête, ou de rendre handicapé ou paralysé.»
Une attaque à la «féminité»
Viser le visage, la poitrine et les parties génitales des femmes serait également une façon pour l’État de «s’attaquer à la féminité», estiment des soignants interrogés par The Guardian.
Un médecin de la province centrale d'Ispahan a confié au média avoir traité une jeune femme d’une vingtaine d’années qui avait reçu deux plombs dans les parties génitales et dix autres à l'intérieur des cuisses. Une telle blessure pose un risque sérieux d'infection vaginale.
La manifestante aurait été encerclée par une dizaine d'agents de sécurité qui auraient ensuite tiré, a-t-elle raconté au médecin.
La colère est à son comble
Le régime exercerait une telle répression physique dans l’objectif d’étouffer le mouvement en semant la peur. Nimâ Machouf ne croit toutefois pas que la violence va mettre fin à la révolte, bien au contraire.
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«Plus le gouvernement attaque, plus la colère monte, souligne Mme Machouf. Ce qu’on entend sur le terrain est que la colère est à son comble.»

Lundi, Majid Reza Rahnavard, 23 ans, a été pendu publiquement pour avoir tué deux agents de sécurité avec un couteau et blessé quatre autres personnes, selon le régime iranien. Quatre jours auparavant, Mohsen Shekari, également âgé de 23 ans, a été exécuté à l’issue d’un procès expéditif où il a été reconnu coupable d'avoir attaqué et blessé un milicien.
Dix autres participants au mouvement ont été condamnés à mort. Selon Amnistie internationale, le pays se préparerait à exécuter un troisième opposant au régime, Mahan Sadrat, 22 ans, reconnu coupable d'avoir dégainé un couteau lors d'une manifestation, ce qu'il a démenti devant le tribunal.
«Une fois que les jeunes manifestants sont arrêtés, ils ont une chance sur deux d’être exécutés. Ils partent malgré tout du postulat que la vie qu’ils mènent en Iran n’est pas une vie. Ils sont prêts à mourir pour changer la société. La répression physique crée de l’insécurité, mais ne va pas forcément étouffer la colère», fait valoir Hanieh Ziaei.
Les Nations unies rapportent qu’au moins 14 000 personnes ont été arrêtées depuis le mois de septembre, et plus de 458 ont été tuées dans les manifestations, selon un dernier bilan du groupe de défense des droits de la personne Iran Human Rights (IHR).
– Avec l'Agence France-Presse