Mutations du virus: un chercheur craint un retour à la case départ
De nouvelles mutations du coronavirus pourraient rendre les vaccins inefficaces


Jean-Luc Lavallée
Les Québécois peuvent espérer un relâchement significatif des mesures anti-COVID-19 d’ici six mois, à condition que les vaccins mis au point résistent à de nouvelles mutations du virus, estime le Dr Guy Boivin.
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Le titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les virus en émergence se croise les doigts, comme tout le monde, pour que la vaccination porte ses fruits, mais il n’ose pas encore crier victoire. Il redoute d’éventuelles mutations du virus qui pourraient anéantir une partie des efforts fournis par la communauté scientifique en 2020.
« Les virus n’ont pas fini de nous surprendre. Ils peuvent muter et les vaccins peuvent devenir inefficaces et nous forcer à recommencer à zéro », prévient le chercheur du CHUL dans une entrevue de fin d’année accordée au Journal.
« À peu près tous les vaccins qui se développent en ce moment ont la même cible : la protéine de spicule à la surface du virus. S’il y a des mutations à ce niveau-là, ce n’est pas un seul vaccin qui ne marchera pas, mais l’ensemble des vaccins. »
Heureusement, la science a fait des « pas de géants » dans les neuf derniers mois et le développement des vaccins à ARN se fait désormais rapidement. « On peut se retourner de bord assez vite », relativise-t-il.
De nouvelles variantes du coronavirus, découvertes dans les dernières semaines en Angleterre et en Afrique du Sud – dont la présence au Québec a maintenant été établie –, sont sous la loupe des scientifiques. Si elles semblent plus contagieuses, rien ne laisse croire, pour l’instant, qu’elles auraient des répercussions sur l’efficacité des vaccins.
L’importance d’un antiviral
Cela dit, le Dr Guy Boivin insiste sur l’importance de continuer à plancher sur le développement de remèdes, parallèlement à la vaccination. Certaines personnes ne pourront pas recevoir le vaccin, en raison de contre-indications, et d’autres personnes le refuseront, rappelle-t-il. « Je prends l’exemple de la grippe : on a des vaccins, mais on a aussi des antiviraux comme le Tamiflu. Il y a de la place pour les deux. »
« Quand on regarde ça froidement en rétrospective depuis le début de la pandémie, il n’y a pas grand-chose qui s’est avéré efficace en termes de traitement à part la dexaméthasone et peut-être le remdesivir, je dis bien “peut-être” parce qu’il y a des études contradictoires », se désole-t-il.
Un futur virus saisonnier ?
Contrairement au SRAS, le nouveau coronavirus – qui se transmet facilement – ne disparaîtra pas, croit-il. Il faudra donc apprendre à vivre avec lui dans les prochaines années, même si l’immunité collective, une fois atteinte, permettra de limiter les dégâts.
« Ça se peut que ça devienne un virus saisonnier, un peu comme la grippe. Peut-être qu’on va être obligés de revacciner à intervalles plus ou moins grands. Des fois, la protection n’est pas complète, comme on peut le voir avec l’influenza, mais on prévient les formes graves de la maladie. Dans le fond, c’est ça qu’on veut. »
— Avec la collaboration de Dominique Lelièvre
Ce qu’en pense le doc Béliveau
La réponse immunitaire au virus est très robuste, avec une production de plusieurs anticorps neutralisants qui ciblent différentes portions (épitopes) du virus. En conséquence, même si une mutation du virus lui permettait d’échapper à l’action d’un de ces anticorps, d’autres régions du virus continueraient d’être accessibles à d’autres anticorps neutralisants (c’est d’ailleurs le principe à la base du cocktail de Regeneron, qui contient deux anticorps monoclonaux pour conserver son action de neutralisation en cas de mutation du virus).
La probabilité statistique de mutations simultanées de la structure protéique à plusieurs endroits différents pour échapper à l’ensemble des anticorps neutralisants, tout en préservant le potentiel infectieux du virus, est relativement faible. Les spicules du coronavirus sont sa voie d’entrée dans nos cellules, la clé moléculaire qu’il a développée au cours de son évolution pour optimiser son infectiosité, en interagissant avec le récepteur ACE2 de nos surfaces cellulaires. Une modification en profondeur de cette structure a de très fortes chances d’abolir en même temps son potentiel infectieux et il n’y a aucune pression évolutive pour favoriser ce type de mutations, le virus se nuirait à lui-même, en réduisant sa capacité de reproduction !
Trois questions au Dr Boivin sur la pandémie
Que pensez-vous de la vitesse de développement des vaccins ?
« Ça, c’est une agréable surprise. Si ça se passe bien et que c’est aussi efficace qu’on le dit, c’est un pas de géant. Ce n’est jamais assez vite pour les gens, mais il faut réaliser qu’avant, développer un vaccin, ça pouvait prendre dix, même douze ans, puis là, en dedans d’un an, on va avoir trois, quatre ou cinq candidats-vaccins approuvés. C’est dommage à dire, mais ç’a pris une pandémie pour accélérer le développement de certaines choses. C’est un peu comme lors de certaines guerres : le développement de certaines technologies a été accéléré. La pandémie a eu un peu le même effet. »
Avez-vous été surpris par l’ampleur de la pandémie ?
« Moi, je n’avais jamais imaginé vivre avec un masque tout le temps, sauf à la maison ou à mon bureau. Ne toucher à personne, ne serrer la main à personne, je n’avais jamais imaginé ça... Quand on parle de grosse pandémie, on a tous en tête celle de la grippe espagnole en 1918-1919 et tout le monde se disait : “On ne vivra pas ce qu’on a vécu à l’époque parce que maintenant, on a des soins intensifs, des antibiotiques, des ventilateurs, des solutés et on sait comment faire des vaccins.” Donc, honnêtement, une pandémie de cette ampleur-là, je n’avais jamais pensé à ça. »
Doit-on s’attendre à d’autres pandémies dans le futur ?
« Il va y en avoir d’autres, c’est sûr. Je ne veux pas faire peur aux gens, mais c’est juste une question de temps. Avec la population humaine qui augmente, la population animale qui augmente aussi, avec les marchés à ciel ouvert en Asie, et quand on considère que les gens font le tour de la planète en moins de 48 heures, c’est sûr qu’il va y avoir d’autres menaces avec des virus respiratoires dans le futur. »