Nouveau record: près de 9200 profs non légalement qualifiés dans les écoles du Québec

Simon Bucci-Wheaton n'a pas encore son brevet d'enseignement, mais il est prof dans des écoles primaires de Montréal depuis six ans. Il déplore le manque de soutien accordé aux enseignants non légalement qualifiés (à lire plus bas)
Simon Bucci-Wheaton n'a pas encore son brevet d'enseignement, mais il est prof dans des écoles primaires de Montréal depuis six ans. Il déplore le manque de soutien accordé aux enseignants non légalement qualifiés (à lire plus bas) Photo fournie par Simon Bucci-Wheaton

Daphnée Dion-Viens et Geneviève Lajoie

2024-11-30T05:00:00Z

Il y a maintenant près de 9200 enseignants non légalement qualifiés dans les écoles du Québec, un record. Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg puisque cette donnée n’inclut pas les suppléants ni les aspirants profs inscrits aux programmes courts en éducation.

La multiplication des enseignants sans brevet se poursuit dans le réseau de l’éducation. En février, 7949 profs non légalement qualifiés enseignaient aux élèves québécois, en vertu d’un contrat obtenu grâce à une «tolérance d’engagement». Depuis, il y en a 1235 de plus qui se sont vu confier une classe (voir détails plus bas). À l’heure actuelle, ils représentent 9% du personnel enseignant, une proportion qui se situait à 8,9% en février.

Ce bilan ne tient toutefois pas compte des étudiants inscrits dans l'une des formations rapides menant au brevet d’enseignement, qui sont désormais considérés comme étant qualifiés dès leur inscription dans ces nouveaux programmes d'études supérieures de 30 crédits. Ils étaient plus de 1000 l’an dernier, selon le rapport annuel du ministère de l’Éducation. 

Les milliers de suppléants appelés en renfort de manière occasionnelle dans les établissements scolaires ne sont pas non plus inclus dans le calcul, ce qui fait dire à Geneviève Sirois, professeure en administration scolaire à la TÉLUQ, que ce portrait est «très partiel».

Publicité

La hausse serait probablement «encore plus substantielle si on avait le portrait complet, et c’est sûr que ça va augmenter» d’ici juin, avec les congés de maladie qui surviennent en cours d’année scolaire, ajoute-t-elle.

Qualité de l’enseignement

Au cabinet du ministre Bernard Drainville, on souligne que «la très grande majorité» des postes d’enseignants dans les écoles sont pourvus, soit près de 99%. Sans parler du nombre d’élèves à scolariser dans le réseau scolaire, qui ne cesse d’augmenter.

On assure que la majorité des profs non légalement qualifiés actuellement possèdent un diplôme universitaire dans un domaine connexe à la matière enseignée. «Jamais on ne doit remettre en doute la qualité de l’enseignement offert à nos enfants et, surtout, jamais on ne nivellera vers le bas», insiste-t-on.

Ces affirmations font bondir Geneviève Sirois. «Ça n’a aucun sens. On n’a aucune donnée ou [un] encadrement légal qui permet de dire ça», réplique-t-elle.

Les directions d’école sont aussi préoccupées de l’impact du recours aux profs non légalement qualifiés et de leur manque de formation sur la qualité de l’enseignement. «Je ne veux pas généraliser, il y en a d’excellents, ce sont des gens qui ont beaucoup de volonté, mais il y en a qui n’ont pas beaucoup d’outils», souligne Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement (FQDE).

Pour Richard Bergevin, président de la Fédération des syndicats de l’enseignement, c’est le signe que les mesures gouvernementales n’arrivent pas à inverser la tendance.

«Il faut vraiment prendre des mesures importantes et rapides pour arrêter de perdre notre monde qui est qualifié dans nos écoles [...]. Il ne faut pas attendre encore quatre ou cinq ans quand on va renouveler notre prochaine convention collective», dit-il.

Publicité

Nombre d’enseignants non légalement qualifiés* 

  • 2019-2020: 2507 
  • 2020-2021: 3757 
  • 2021-2022: 4783 
  • 2022-2023: 6484 
  • Février 2024: 7949 
  • Octobre 2024: 9184  

*Les données des années scolaires 2019-2020 à 2022-2023 représentent le nombre de tolérances d’engagement octroyées par le ministère de l’Éducation pendant une année complète. Les données de février et octobre 2024 représentent plutôt le nombre d’enseignants embauchés en vertu d’une tolérance d’engagement à ce moment précis dans l’année. Une tolérance d’engagement peut être valide pour plus d’une année.

«Le manque de soutien est vraiment un problème»

Simon Bucci-Wheaton a eu un «gros choc» lorsqu’il est débarqué dans une classe d’une école primaire de Montréal comme prof non légalement qualifié (NLQ), il y a six ans. «Le manque de soutien, c’est vraiment un problème», lance-t-il.

Celui qui enseigne depuis trois ans dans une classe de première année est maintenant parvenu à trouver ses repères au fil des ans, raconte-t-il, mais la situation demeure difficile pour ceux qui n’ont pas leur brevet d’enseignement.

«Ils n’ont pas toujours le soutien nécessaire. Après ça, c’est facile de leur taper sur la tête et de dire qu’ils sont pas bons. Mais est-ce qu’on les encadre comme il faut? Pas toujours.»

Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement, admet que des profs non légalement qualifiés sont «un peu laissés à eux-mêmes».

«Les moyens de les soutenir sont très difficiles à trouver. J’en ai pas, de personnel, j’ai de moins en moins d’enseignants qui veulent faire du mentorat et les directions ont de moins en moins de temps pour faire ce suivi-là», laisse-t-il tomber.

Publicité

Les profs d’expérience sont moins nombreux à lever la main pour encadrer des collègues puisqu’ils sont eux-mêmes surchargés, précise M. Prévost. «À un moment donné, ils veulent passer leur tour pour s’en sortir», dit-il.

Cette surcharge mène à un cercle vicieux, poussant des profs qualifiés à abandonner l’enseignement, déplore Richard Bergevin, président de la Fédération des syndicats de l’enseignement.

Dans les écoles, des enseignants déplorent l’incompétence de certains de leurs collègues, comme cette enseignante en adaptation scolaire de la Capitale-Nationale qui a dénoncé la situation à plusieurs reprises à sa direction, sans succès. «C’est incroyable, je suis outrée», a-t-elle lancé, tout en ajoutant que son quotidien était «essoufflant.»

Simon Bucci-Wheaton, qui est papa de deux enfants d’âge primaire, est aussi bien conscient des défis. «Moi c’est sûr que dans un monde idéal, je n’existe pas», lance celui qui obtiendra bientôt son brevet d'enseignement, après avoir complété une formation courte de 30 crédits.

«Oui, ça amène une lourdeur aux autres enseignants. Mais s’il n’y en a pas, de NLQ, la lourdeur va être encore plus grande. C’est un travail d’équipe.»

Avec la collaboration de Dominique Scali.

Vous avez un scoop à nous transmettre?

Vous avez des informations à nous communiquer à propos de cette histoire?

Écrivez-nous à l'adresse ou appelez-nous directement au 1 800-63SCOOP.

Publicité