«On ne sait plus sur quel pied danser»

Marie-Andrée Robichaud et Daniel Mastromatteo
Marie-Andrée Robichaud et Daniel Mastromatteo Photo Agence QMI, Mario Beauregard

Cédric Bélanger | Journal de Québec, Sarah-Émilie Nault | Journal de Montréal

2021-12-23T10:59:08Z

Comme plusieurs autres artisans de la culture qui travaillent dans l’ombre, Marie-Andrée Robichaud et Daniel Mastromatteo sont durement--- touchés par la décision du gouvernement Legault de fermer toutes les salles de spectacles du Québec en raison du variant Omicron, à quelques jours de la période des Fêtes. 

Elle est choriste et technicienne de scène. Il est sonorisateur. Les deux font la tournée avec Roch Voisine. 

Le couple, qui est parvenu à boucler la tournée en Europe et à revenir au pays le 12 décembre, juste avant que sonne le glas, est découragé. Ils n’ont pas de nouvelles des spectacles prévus pour janvier et la tournée européenne de mars prochain est aussi en suspens.  

« À force de jouer au yoyo, on ne sait plus sur quel pied danser, explique Daniel Mastromatteo. Oui, il y a un virus et une maladie, on est conscients de tout cela, mais à un moment donné on se demande quand tout cela va arrêter pour qu’on reprenne ce qu’on faisait normalement. On ne le sait tellement plus. » 

Ils se retrouvent dans le même état d’incertitude que l’an dernier, lorsque les salles avaient été fermées pendant six mois. 

Parmi les dix membres de la tournée, les réactions sont variées : certains sont fâchés, d’autres découragés, surtout ceux qui ne font que des spectacles pour vivre. Tous doivent attendre de voir ce qui se passera après le temps des Fêtes. 

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« C’est très dur parce que beaucoup d’entre nous ne font que cela, ajoute Marie-Andrée Robichaud. L’aide gouvernementale a ses limites et ne pas faire ce que tu aimes dans la vie devient déprimant. On se rend compte aussi que ce n’est pas dans les salles de spectacles que se propage le virus. Cela nous fait penser qu’ils s’éparpillent un peu dans leurs mesures qui deviennent très restrictives. On a l’impression d’étouffer. » 

Survivre 

Au plus fort de la pandémie, l’an dernier, Marie-Andrée avait perdu tous les spectacles à son horaire (sans compensation financière, car travailleuse autonome). Elle avait dû investir temps et argent dans l’entreprise de création de CV (CV de Qualité) et d’outils de recherche d’emploi qu’elle a créée pour pouvoir y arriver. 

Daniel, qui travaillait déjà comme perchiste et technicien de son à temps partiel à TVA, a pu y trouver du travail. Il a commencé à travailler sur les spectacles virtuels Live dans ton salon

Ils se tourneront de nouveau vers ces plans B pour se garder la tête hors de l’eau pendant cette nouvelle crise. 

« Ce n’est pas notre métier principal, mais on est obligés d’aller vers ces avenues pour être capables de survivre, confie la chanteuse, mais ça n’a aucun rapport avec le revenu qu’on fait normalement. On survit plutôt que de vivre en fait. » 

Les REER écopent 

Ils ne sont pas les seuls. Dans certains cas, les difficultés financières sont si importantes que des artistes doivent se résoudre à vider leur bas de laine. 

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Ainsi, à l’Union des artistes, jamais autant de membres n’avaient demandé à retirer leur REER que maintenant, signale la présidente, Sophie Prégent. 

« C’est une bien mauvaise nouvelle. On voit aussi des gens qui vendent leurs biens. Des gens qui avaient réussi à acheter une maison et qui la mettent en vente, pour les raisons qu’on connaît », révèle-t-elle. 

« Présentement, il n’y a pas de filet social. La PCRE est arrêtée depuis le 23 octobre et l’autre prestation de confinement n’est pas effective. Depuis le mois d’octobre, il n’y a rien. » 

Au moins, Marie-Andrée Robichaud et Daniel Mastromatteo, ensemble depuis 38 ans, peuvent compter l’un sur l’autre pour passer à travers cette période d’incertitude professionnelle. «Une chance qu’on s’a », concluent-ils.

« Notre métier est précaire »  

Photo Chantal Poirier
Photo Chantal Poirier

Luc Thériault  

  • 27 ans, Longueuil     
  • Technicien de scène   

Œuvrant dans le milieu depuis huit ans, Pierre-Luc Thériault a vite compris qu’il devait avoir plusieurs cordes à son arc pour être capable de survivre. 

« Mon calendrier s’est pas mal ouvert, dit celui qui devait partir en tournée avec Roch Voisine en janvier, puis à travers le Canada avec Simple Plan en février. Je n’ai rien jusqu’à la mi-janvier, sinon quelques diffusions web et corporatives. » 

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Le jeune homme, qui se dit pessimiste de nature, ne voit pas un retour au travail avant février ou même mars. « Il faut avoir fait ce métier-là pour comprendre à quel point c’est merveilleux, poursuit celui qui refuse de penser à une réorientation de carrière. Je sais très bien que l’art vivant va recommencer et est nécessaire à une société. »

– Sarah-Émilie Nault

« Je vais être obligé de recommencer mes études »  

Photo courtoisie, Gabriella
Photo courtoisie, Gabriella

François Lévesque  

  • 28 ans, Montréal     
  • Concepteur d’éclairage   

« C’est comme si je roulais à 120 km/h sur la 20 et que quelqu’un tirait sur le frein à main sans aucune raison valable, selon moi. »

François Lévesque croyait que ça y était. Il avait mis de côté ses études en production maraîchère, au cégep de Victoriaville, amorcées durant le précédent confinement, pour revenir sur le marché des tournées et des spectacles.

« C’était le fun, je retrouvais l’effervescence d’avant la COVID, ça me redonnait un peu de gaz. J’adore tellement mon métier. J’en mange. J’aime faire de la tournée, vivre de gros trips de voyages ensemble, mais là, je vais être obligé de recommencer mes études », dit celui qui a été plusieurs fois en lice à l’ADISQ pour la qualité de ses éclairages.

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Il demande aux gouvernements de ne pas oublier ceux qui œuvrent hors du champ de vision du public.

« Les subventions, on dirait que ce sont toujours les mêmes qui ont tout. Ce serait bien qu’il en existe pour les artisans comme moi. »

– Cédric Bélanger

« J’ai perdu tous mes contrats »  

Photo tirée de Facebook, Olivier Quirion
Photo tirée de Facebook, Olivier Quirion

Olivier Quirion  

  • 39 ans, Québec     
  • Musicien et sonorisateur   

L’avenir d’Olivier Quirion dans le milieu de la musique semble désormais bien incertain.

« J’ai perdu tous mes contrats. Je vais essayer d’autres trucs, mais à court terme, il n’y a plus rien devant », dit celui qui accompagne sur scène Rémi Chassé et Gab Paquet, notamment, en plus d’être sonorisateur pour les concerts tenus au bar-spectacles l’Anti, à Québec.

Le plus difficile actuellement ? La peur de devoir changer de métier.

« C’est tellement dur de réussir à gagner sa vie avec ça, c’est presque impossible. Alors quand tu réussis à le faire et tu le perds, c’est la panique. » 

Olivier Quirion ne veut pas se réorienter, mais il a mis sur pied une chaîne YouTube où il publie des vidéos de basse. « Je ne fais pas beaucoup d’argent avec ça, mais c’est un projet qui va continuer de grossir et peut-être devenir intéressant un jour. La pandémie m’a donné l’opportunité de créer de nouvelles choses. »

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– Cédric Bélanger

Pandémie et santé mentale : des effets dévastateurs  

Le président de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ) craint qu’encore plus d’artisans du milieu des spectacles développent des pensées suicidaires en raison de la mise sur pause des arts vivants.

« J’ai peur, d’autant plus que ça arrive dans le temps des Fêtes. C’est une période de l’année très émotive », indique Luc Fortin.

Un sondage publié en mars 2021 illustrait déjà les effets dévastateurs de la pandémie sur la santé mentale des artistes et techniciens : 11,7 % des répondants avaient affirmé avoir eu des pensées suicidaires depuis le début de la pandémie. « Ça fait peur parce que 11,7 %, c’est 5 % au-dessus de la moyenne de la population en général », signale M. Fortin.

Ils sont nombreux à connaître des gens qui ont songé au suicide ou qui sont carrément passés à l’acte.

« Depuis deux ans, on connaît personnellement cinq personnes qui se sont suicidées dans notre milieu, des musiciens et des techniciens, dit Daniel Mastromatteo. Les faillites, les suicides, les dépressions, à un moment, ça va frapper. »

Détresse

Dans le même coup de sonde du printemps dernier, presque deux personnes sur trois avouaient ressentir de la détresse psychologique.

Là encore, ça n’ira pas en s’améliorant, estime Luc Fortin.

« La vaccination est arrivée et on s’est dit, ça y est, on s’en sort. Ça allait bien, plusieurs spectacles étaient programmés, les gens avaient recommencé à travailler et pouf, du jour au lendemain, on retombe de haut. Ça, c’est dur. C’est ça, le plus dur. »

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De l’aide durant les Fêtes

Dans l’urgence, une somme de 315 000 $ a été dégagée par le Conseil des arts et des lettres du Québec pour offrir du soutien de toutes sortes, notamment psychologique, aux artistes.

« C’est géré par la Fondation des artistes et c’est disponible pendant le temps des Fêtes. Ça permet d’offrir une dizaine d’heures de consultation avec des travailleurs sociaux, des médiateurs, des planificateurs financiers et des conseillers juridiques », avise la présidente de l’Union des artistes, Sophie Prégent.

Néanmoins, il faudra faire plus, martèle Luc Fortin. « On manque de ressources d’aide psychosociale. Depuis le début de la pandémie, il faut attendre des semaines pour avoir un rendez-vous chez un psychologue. »

La détresse psychologique en chiffres  

43,3 % des répondants présentent des symptômes de dépression majeure

11,7 ont eu des pensées suicidaires dans l’année précédente

63 % vivent un niveau de détresse psychologique élevé ou très élevé

41 % ont considéré changer de métier

Source : Rapport APASQ, AQAD, ARRQ, FNCC-CSN, GMMQ, TRACE, UDA, MNEQ de mars 2021


10,3 % des répondants ont eu un diagnostic de trouble de santé psychologique au cours de l’année précédente

14,8 % ont eu des pensées suicidaires

35,1 % ont cherché de l’aide pour des symptômes de détresse

33 % ont consulté un psychologue ou un travailleur social

28,3 % ont fait face à des difficultés financières

43,1 % ont cherché du travail en dehors du secteur culturel

Source : Sondage de l’UDA de janvier 2021 après de 1124 membres

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