Patience et longueur de temps

Luc Laliberté
« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. » Ainsi se termine la fable de La Fontaine intitulée Le lion et le rat. Depuis la soirée électorale de mardi, et encore plus depuis l’allocution présidentielle d’hier soir, la dernière phrase de ce texte de 1688 ne cesse de me revenir à l’esprit.
Vous le savez, les États-Unis sont divisés. La discussion et le compromis y sont presque impossibles. Pourtant, le cirque médiatique et la ferveur des partisans des deux camps nous font parfois oublier que l’exercice de la démocratie, particulièrement en contexte de pandémie, nécessite qu’on prenne tous les moyens nécessaires pour s’assurer de la validité du résultat.
Rien d’anormal
Rien de ce qui se passe présentement n’est anormal. Nous avions déjà évoqué ces scénarios avant l’élection. Alors que le taux de participation est très élevé, la crise sanitaire a accru le nombre d’écueils potentiels dans le dépouillement du vote. Premier pays confronté à la situation, les États-Unis deviendront un modèle, autant par les réussites que par les échecs.
Pour des États mal préparés comme le Nevada et la Pennsylvanie, nous pouvons citer plusieurs exemples d’efficacité. La Floride, jadis délinquante récidiviste, a offert une performance impressionnante.
Dans l’ensemble, et ce, malgré les titres accrocheurs de certains médias ou les vociférations de certains partisans du président, les Américains devraient être rassurés sur le fonctionnement de leur système. Les délais ? Majoritairement normaux dans l’ensemble. Plus important encore, on fait montre de prudence et la patience est de mise.
Garder la tête froide pendant un tel suspense n’est pas évident, mais rager ne peut que contribuer à envenimer les choses et à détourner de l’essentiel. Non seulement on devra attendre un peu pour certifier le résultat de l’élection, mais il est impératif de ne sauter aucune étape. La crédibilité du processus en dépend.
Inutile d’exercer des pressions pour qu’on cesse le dépouillement, il faut démontrer que chaque vote compte. Il est tout aussi primordial de considérer les revendications légitimes de Donald Trump. Il est dans son droit quand il demande un recomptage ou qu’il fait intervenir ses avocats. Mais ces recours exigent du temps.
Cependant, peu inspiré par la leçon de La Fontaine, jeudi soir, le président américain a utilisé le prestige de la Maison-Blanche pour discréditer tout le processus électoral. N’hésitant pas à s’appuyer sur les pires ragots puisés dans le caniveau du web, il a agité le drapeau de la révolte.
Quand on sait que ses partisans se présentent déjà avec des armes près des bureaux où on dépouille les votes, il n’est pas exagéré de craindre pour la démocratie. S’il reste aux républicains un brin ou deux de décence, ils exprimeront ouvertement leur désaveu pour l’homme indigne qui salit sa fonction et bafoue les règles.
Inspirer, expirer...
Lancer des appels au calme devient impératif lorsqu’on envisage la chaude lutte au Sénat, la préparation de la transition et même le défi de la présidence après l’assermentation. Si Joe Biden est déclaré vainqueur, vous imaginez déjà le défi colossal qui l’attend.
Le nouveau président devra miser plus que jamais sur la patience pour tenter de rapprocher ses concitoyens, mais également pour unir sa propre formation politique et négocier avec le leader républicain Mitch McConnell.
Quand on observe l’importance de chaque vote, de chaque travailleur d’élection ou de chaque membre d’une organisation, les leaders des deux grandes formations politiques, s’ils souhaitent unir le pays, gagneraient à considérer une autre leçon du texte de La Fontaine : « Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde : on a souvent besoin d’un plus petit que soi. »