Pourquoi tant d’années de vie perdues en attente de nouveaux médicaments contre le cancer?

Il y a matière à s'interroger sur le temps d’approbation de nouveaux médicaments au Canada et au Québec en particulier par les autorités bureaucratiques.

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Dr Denis Soulières

2026-01-18T05:00:00Z

Cancer rime avec urgence dans l'esprit des gens. C’est vrai dans une certaine mesure. Il ne faut pas trop attendre, mais il ne faut pas non plus précipiter des actions et des décisions non plus. C’est un principe clinique. Par contre, il y a matière à s'interroger sur le temps que prend l’approbation de nouveaux médicaments au Canada et au Québec en particulier par les autorités bureaucratiques.

En effet, diverses études indiquent que bien des années de vie sont perdues à cause des longs délais au Canada et au Québec(1, 2).

Rappelons que Santé Canada est responsable de l’approbation initiale des médicaments, en se basant sur de grands essais cliniques. Cela prend déjà des mois, voire plus d’un an. Vient ensuite l’évaluation de la valeur thérapeutique pondérée, c’est-à-dire la valeur ajoutée d’un nouveau médicament en fonction de:

  • Son efficacité démontrée supérieure aux traitements antérieurs
  • Son rapport efficacité/effets secondaires
  • Son coût par année de vie ajoutée de qualité (AVAQ).

C’est une étape importante qui n’est pas que scientifique. Elle exige du jugement clinique et une appréciation sociale, éthique et morale de l’impact des maladies étudiées.

Coût des médicaments qui augmente

Importante parce que le coût des médicaments novateurs augmente sans cesse pour diverses raisons:

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  • Les exigences réglementaires plus restrictives dictées par les autorités
  • Plusieurs nouveaux produits sont biologiques et plus difficiles à produire
  • La longue durée de temps nécessaire pour introduire un nouveau médicament réduit le nombre d’années de rentabilité des brevets.

Les gouvernements voient chaque année le budget lié aux médicaments grimper, particulièrement en oncologie en raison de l’augmentation du nombre de gens à traiter et du coût des médicaments. Cela porte certainement à réflexion, mais n'explique pas que le temps de décision s’éternise et restreigne l’accès à des médicaments ayant le potentiel d’augmenter la survie de multiples patients. 

Processus complexe

Le processus et la multiplication des lieux d’évaluation et de décision rendent le tout complexe. Il est quasi impossible d’assurer le budget et l’utilisation de plusieurs agents antinéoplasiques pour un grand nombre de patients qui attendent pourtant ces thérapies avec espoir.

Rappelons en court résumé certaines étapes cruciales de ce processus de financement des médicaments.

  • L’Agence canadienne du médicament forme un comité de révision expert qui évalue le dossier pour décider de l’intégration du médicament dans l’arsenal de traitements disponibles pour les oncologues et les patients.
  • Parallèlement, l’INESSS (Institut national pour l’excellence en santé et services sociaux) constitue au Québec un comité expert similaire pour évaluer le dossier, ce qu’aucune autre province ne fait.
  • La recommandation, si positive, est transmise à l’Alliance pharmaceutique pancanadienne qui entreprend des négociations sur le prix juste escompté pour le médicament.
  • La décision de l’Alliance est soumise à l’expertise de chaque province qui peut reprendre des négociations concernant le prix.
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On parle de mois, sinon d’années parfois, avant qu’une décision soit rendue. À titre d’exemple, seulement 20% des médicaments contre le cancer présentés pour financement en 2025 ont été remboursés au Québec. 20%! L’évaluation doit être indépendante, sans pressions indues de groupes d’intérêt, mais est-ce que la morale n’exige pas de s'activer pour éviter un moratoire qui restreint l’accès aux soins? On camoufle la contrainte du budget des antinéoplasiques dans des retards de production de rapports et de décisions des ministères.

Québec coupe les budgets

Pendant longtemps, le Québec avait développé des soupapes pour pallier cela en autorisant l’accès aux médicaments aux hôpitaux et à la RAMQ dès l’approbation de Santé Canada. Ces mesures ont été sévèrement resserrées par le gouvernement au cours des dernières années, alors même que le budget des hôpitaux pour les médicaments a aussi été contraint. Le cumul des mesures de restriction rend la pratique oncologique difficile, dépassée et incapable d’adopter rapidement l’innovation, si nécessaire, pour réduire l’empreinte du cancer.

Louis de Clapiers, ami et correspondant de Voltaire, a dit: «C’est la preuve qu’une innovation n’est pas nécessaire lorsqu’elle est trop difficile à établir». N’est-ce pas l’intention en retardant l'accès à de nouveaux médicaments? Chaque jour, les dirigeants exigent la promptitude des professionnels de la santé pour réduire la mortalité et la morbidité de la population. L’approbation diligente de thérapies innovantes par les dirigeants devrait obéir aux mêmes conditions.

  1. Gotfrit et coll., The Oncologist, 2019 Sept 10;25(1):e130-137
  2. Conference Board of Canada, Access and time to patients. Janv. 2024

L’auteur est aussi porte-parole scientifique et médical de la Société canadienne du cancer et agit à titre de consultant scientifique pour diverses sociétés.

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