Prêts à s’enfuir si les russes arrivent
Des citoyens moldaves craignent les plans de Vladimir Poutine


Nora T. Lamontagne
Les ambitions mégalomanes de Poutine et la présence d’une région séparatiste prorusse en Moldavie inquiètent, si bien que plusieurs citoyens ont leur passeport et leurs bagages à portée de main.
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«Personnellement, j’ai peur: on est voisins de l’Ukraine. Je pense partir bientôt, il ne me reste qu’à obtenir les documents de voyage pour mon chien», raconte Mady Vikol, rencontrée au parc principal de Chișinău, la capitale de la Moldavie.

Ici, l’invasion russe est le sujet de l’heure en raison de facteurs géopolitiques, mais aussi pour les conséquences très concrètes qu’elle pourrait avoir sur les 3,1 millions d’habitants de ce petit pays frontalier de l’Ukraine.
«C’est impossible pour nous de nous sentir en sécurité à l’heure actuelle», a affirmé publiquement la présidente de la Moldavie, Maia Sandu, dès les premiers jours du conflit.
L’ancienne République socialiste soviétique autonome moldave, qui n’est pas membre de l’OTAN ni de l’Union européenne, sera-t-elle la prochaine cible du Kremlin?
«Notre pays correspond en tous points à la vision de Poutine pour restaurer le contrôle de la Russie sur ses anciens territoires», convient Valeriu Pașa, du groupe de recherche moldave en politiques publiques Watchdog.
Tout pour déséquilibrer
Cependant, l’expert n’envisage pas la répétition du scénario d’une invasion «classique» comme on a vu en Ukraine. Le plus probable est que le Kremlin tente une fois de plus de déstabiliser politiquement le pays, dans l’espoir d’en prendre le contrôle.
Selon lui, la Russie pourrait très bien prétexter une intervention pour «maintenir la paix» en Moldavie, aux prises avec une crise économique, l’arrivée massive de réfugiés, une difficile relance post-COVID et des prix de l’énergie qui atteignent des sommets.

«Et au moins 35 % de notre population est intoxiquée à la version russe de la guerre en raison de la propagande, ce qui pourrait facilement être exploité», poursuit le spécialiste de la désinformation.
De plus, c’est un secret de polichinelle que plusieurs politiciens, du plus récent ex-président de la Moldavie Igor Dodon à l’actuel maire de Chișinău, sont à la solde de Moscou.
«Ces gens ne sont pas seulement financés ou influencés par Moscou, mais bien à sa solde», affirme M. Pașa
De la Crimée à la Transnistrie
À l’intérieur même de la Moldavie, l’existence de la Transnistrie, un État prorusse autoproclamé, fait augmenter d’un cran la tension.
Au moins 1500 soldats, sinon plus, y sont stationnés, et le plus important dépôt de munitions de l’Europe de l’Est s’y trouverait.
«Bien sûr, leurs troupes sont sur un pied d’alerte, mais ce n’est pas très différent des huit dernières années [depuis l’annexion de la Crimée par la Russie]», explique Valeriu Pașa.
D’un point de vue stratégique, ce dernier évoque l’intérêt de Poutine pour la création d’un corridor terrestre entre la Crimée et la Transnistrie via la côte de la mer noire, toujours sous contrôle ukrainien à l’heure actuelle.
Lors d’une adresse télévisée à la fin février, le président de la Biélorussie et allié de Poutine, Alexander Lukashenko, est d’ailleurs apparu devant une carte avec des symboles suggérant une invasion planifiée de son territoire, qui longe la frontière ukrainienne.
Sauf qu’avec «le peu de succès militaire obtenu en Ukraine par la Russie, les probabilités d’un scénario calamiteux pour la Moldavie ont diminué de beaucoup. Les Russes n’ont pas le temps ni l’énergie de s’occuper de nous», croit M. Pașa.
«En même temps, j’analyse des possibilités rationnelles, et Poutine n’est pas rationnel. Je ne suis pas psychiatre, alors que je ne peux pas prédire ce qui arrivera».
Les Moldaves non plus, alors toutes les hypothèses sont sur la table.
Sur leurs gardes
Plusieurs se rassurent, convaincus que Poutine ne s’attaquera pas à la Moldavie, réputée «neutre» dans le conflit.
«De toute façon, comment est-ce que je pourrais laisser ma maison derrière, et où est-ce que j’irais? La moitié de la planète ne peut pas déménager en Europe, ce n’est pas réaliste», expose Lida, une grand-mère qui habite Tudora, dans le sud de la Moldavie.
D’autres sont en mode panique à l’idée qu’ils sont les prochains sur la liste.
La plupart des citoyens rencontrés par Le Journal sont quelque part entre les deux : sur leurs gardes, «au cas où».
Gheorghes Arpentin garde un sac à dos avec tous ses papiers importants, sans pour autant croire qu’il lui sera utile.
«Mais soyons réalistes, à 60 km de notre capitale se trouve l’armée [de la Transnistrie]», dit le vigneron moldave associé à un Québécois, songeur.
Irina Martea, designer d’intérieur, a aussi rempli sa valise jaune canari avec le strict nécessaire, prête à réagir au premier bombardement sur le territoire moldave.
«Ça ne veut pas dire que je vais partir, mais j’ai la tête plus tranquille en sachant qu’elle est faite», dit-elle.
Quant aux expatriés et aux employés des ONG, ils gardent un œil sur les ambassadeurs moldaves et américains. S’ils n’ont pas encore quitté la Moldavie, c'est qu'il n’y a pas encore matière à s’alarmer.
- Avec la collaboration de Ruxanda Spatari
Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.