Qu'est-ce qu'une "Mar-a-Lago face", et qui la demande?
Juliette de Lamberterie
Cette expression est partout depuis quelques semaines. À Washington, on la réclame de plus en plus aux chirurgiens. Explications.
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C'est le média Axios qui rapportait le phénomène le 10 novembre 2025: à Washington DC, capitale des États-Unis, de plus en plus de chirurgiens esthétiques disent recevoir des demandes de procédures qui s'alignent avec ce qu'on appelle la "Mar-a-Lago face". La ville où se concentre le pouvoir politique du pays était auparavant plutôt discrète en termes de chirurgie esthétique, rappelle le chirurgien Troy Pittman dans l'article, les clients et clientes préférant un look naturel et plus indétectable.
Mais à l'instar de la transformation physique de la Maison Blanche, maintenant recouverte de dorures et où la décoration y devient de plus en plus ostentatoire, les requêtes des clientes sont en train de changer. Au lieu de demander des modifications discrètes du visage, on veut un résultat "faux", excessif, comme un masque qu'on arbore fièrement.
Women.com dresse un portrait exhaustif du look "Mar-a-Lago" (le nom de la demeure de longue date de Donald Trump à Palm Beach, en Floride): "une combinaison excessive de botox et d'injections, une peau artificiellement lisse, des dents parfaites et un maquillage complet et visible". On parle aussi de lèvres particulièrement volumineuses grâce à une tonne de fillers, d'yeux grands ouverts et espacés, de sourcils bien liftés et de pommettes très saillantes.
On attribue notamment cette demande grandissante pour ce type de procédures à l'arrivée d'invididus venant du sud de la Floride au pouvoir et à la capitale, chez qui ce modèle esthétique est bien plus populaire. On émet aussi l'hypothèse que des femmes opteraient pour ce look afin de se conformer davantage aux normes de genre promues par le gouvernement de Trump — pour les femmes, de ressembler à une poupée lisse, blanche et sans défauts. Dans le média hispanophone EL PAÍS, la journaliste de mode Joan Callarissa analyse: "La bulle Trump est un mouvement basé sur le déni de la réalité. [...] Si ses membres ont un visage qu'ils n'aiment pas, ils le modifient sans se soucier du naturel, car la réalité n'importe pas aux trumpistes."
Autre fait intéressant: on donne souvent l'image de femmes particulières comme modèle aux chirurgiens. Le docteur Norman Rowe, qui a des bureaux à Manhattan, aux Hamptons et à Palm Beach, dit au New York Post que son centre en Floride reçoit une moyenne de 15 clients par jour qui demandent presque tous la même chose: l'apparence d'Ivanka Trump.
Kristi Noem, secrétaire américaine à la Sécurité intérieure, est aussi souvent donné en exemple par les clientes, qui la trouvent "magnifique", tout comme l'ambassadrice en Grèce Kimberly Guilfoyle. On voit sur leur visage toutes les caractéristiques de la Mar-a-Lago face: un front sans l'ombre d'une ligne, et des joues et des lèvres au look artificiellement gonflé.
Certains chirurgiens sont critiques face à ces requêtes. Dans la capitale, la Dre Anita Kulkarni rapportait au Guardian recevoir de plus en plus de demandes correspondant à ce modèle et devoir parfois les refuser.
«L'indice le plus évident est lorsqu'une patiente qui a déjà beaucoup d'injections dans les lèvres revient pour en demander davantage. Je dois lui dire: «Je ne peux pas en injecter plus sans risque», dit-elle. Même chose si celles-ci veulent encore plus de produit de comblement dans les joues ou la mâchoire.
La médecin se résigne parfois à leur répondre: «Vous allez passer de la meilleure version de vous-même à une apparence digne de Maléfique.» Rajouter trop tôt des injections fraîches par-dessus des couches préexistantes pourrait créer un effet granuleux, et la docteure Kulkarni ne veut pas que ces résultats soient associés à son nom. Elle dit devoir refuser des procédures plus que jamais auparavant.
Si bien des chirurgiens fuient le terme, d'autres y adhèrent complètement. La polarisation s'immisce dans tous les domaines: même chez les médecins, chacun choisit son camp. Le Naderi Center, qui a des centres de chirurgie plastique à Washington DC, en Virginie et au Maryland, a une page de blog complète sur la Mar-a-Lago face, qu'on désigne dans le titre comme "le look d'élite le plus reconnaissable". Toute l'analyse de ce phénomène est dans le texte.
On y dit que cette transformation n'est pas que cosmétique, mais aussi une monnaie d'échange culturelle. Avec ce visage, on signale le luxe et on ne se fond pas dans le paysage. Le fondateur du centre, le docteur Naderi, y est cité: "C'est un masque aristocratique moderne — sculpté chirurgicalement pour transmettre une impression de richesse, de précision et de contrôle." On comprend que l'effet artificiel est recherché, justement pour projeter la performance, l'innovation et l'ingéniérie, des notions plus populaires que la nature ou l'acceptation de soi chez les trumpistes.
Ce phénomène grandit chez les conservateurs. Mais sont-ils les seuls concernés? Pas exactement. Une autre chirurgienne plastique de Washington, la Dre Kelly Bolden, dont la clinique Cultura Dermatology dessert particulièrement les clientes noires et racisées, dit recevoir très peu de demandes de transformations "Mar-a-Lago". Toutefois, elle observe que chez ses jeunes clientes, demander un "physique artificiel" est de plus en plus populaire, dans ces termes exacts.
On sait que le discours autour de la chirurgie s'est décomplexé dans les dernières années, de plus en plus de célébrités étant prêtes à dévoiler les détails de leurs procédures. Et avec le retour au pouvoir de Trump et le vent qui a tourné à droite en Occident, pas étonnant que les nouvelles normes esthétiques influencent les masses, peu importe leur affiliation politique. Ce ne sont pas que les conservatrices qui sont exposées aux modes qui changent dans le domaine de la beauté, mais nous toutes; rappelons que les plateformes sociales que nous utilisons quotidiennement appartiennent à des compagnies alliées de Trump, qui régissent leurs algorithmes et la hiérarchisation de leur contenu, influant sur notre image de nous-même et nos croyances sur la beauté.