Un fils rongé par la culpabilité d’avoir transmis le coronavirus
Le préposé s’est enlevé la vie après avoir appris que sa mère était dans le coma


Nora T. Lamontagne
Une septuagénaire dont le fils, préposé aux bénéficiaires, s’est enlevé la vie après lui avoir vraisemblablement transmis la COVID-19 souhaite partager son histoire pour alléger la culpabilité de ceux qui ont infecté un proche sans le vouloir.
« On ne devrait pas se sentir coupable quand on a pris les précautions. Il y en a qui se protègent toujours et qui finissent par l’attraper », aimerait leur dire Judith Aumais, comme elle le dirait à son fils, Patrick Péladeau, s’il était encore en vie.
Le 27 mai dernier, Mme Aumais est tombée dans le coma en raison d’une infection au coronavirus qui laissait présager le pire.
« Quand il m’a vue atteinte de la maladie, il s’est tellement fait de reproches..., sanglote la dame, en pensant à son fils qui s’est donné la mort deux jours plus tard. Je lui disais : “demande-moi pas pardon, pour l’amour du ciel, ce n’est pas de ta faute si tu l’as eue !” ».
C’est pour cette raison qu’elle présume que son fils, qui habitait avec elle depuis toujours et n’avait aucun problème psychologique connu, s’en est voulu au point de mettre fin à ses jours.
Du cœur à l’ouvrage
Employé expérimenté du CHSLD Lionel--Émond, à Gatineau, Patrick Péladeau, 56 ans, travaillait de nuit sur un étage aux prises avec une éclosion de COVID-19.
Son fils mettait toujours du cœur à l’ouvrage, souligne sa mère.
« Il n’apportait jamais de lunch, il n’avait pas le temps de manger ! Mais quand il arrivait à la maison, il avait toujours le sourire aux lèvres ».
Bien que tous deux aient fait attention, il lui aurait sans doute transmis le coronavirus en cohabitant avec elle.
« Volontaire, généreux et charitable », Patrick Péladeau a été bouleversé par le départ en ambulance de sa mère, mais surtout par la dégradation rapide de son état, relate la femme de 78 ans.
« Quand il a su que j’étais à l’article de la mort, il n’a pas pu le supporter », croit-elle.
La pire des nouvelles
Par une ironie du sort shakespearienne, elle est sortie indemne du coma, deux semaines plus tard, et ne garde aucune séquelle.
« C’est ça, la tragédie. Une infirmière et un médecin sont venus m’annoncer [la mort de Patrick] sur mon lit d’hôpital. Sur le coup, je me suis dit : “ça se peut pas”. »
Quelques jours après son décès, les collègues du préposé, qui était à l’emploi du CHSLD depuis 33 ans, ont participé à une veillée aux chandelles en son honneur.
« Il voulait aider tout le monde, c’était un monsieur généreux et à l’écoute des gens », a confié une collègue de longue date.
Au total, 63 résidents et une cinquantaine d’employés du Centre d’hébergement Lionel-Émond ont été infectés depuis le début de la pandémie, et 17 aînés en sont morts ainsi qu’un préposé.
Il ne faut pas avoir trop de remords ou de regrets
Les malades de la COVID-19 qui ont infecté un être cher ne doivent pas se faire violence, insistent des experts.
« Il faut s’enlever la responsabilité de sur les épaules. On n’a pas à se sentir coupable, surtout si on a fait les gestes nécessaires pour se protéger », affirme Jérôme Gaudreault, directeur général de l’Association québécoise de prévention du suicide.
Souvent, une personne contagieuse qui transmettra la COVID-19 à autrui éprouvera de la culpabilité, du remords ou du regret, énumère la présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, Christine Grou, ce qui est normal.
- Écoutez l'entrevue du psychologue Gilles Vachon avec François-David Bernier sur QUB Radio:
Toutefois, tous ne sont pas égaux devant ces sentiments.
« Certains se culpabilisent plus facilement que d’autres. On n’a pas tous les mêmes mécanismes de défense », poursuit la psychologue.
Fausses idées
Or, elle prévient que le remords cause parfois des « biais cognitifs », c’est-à-dire des pensées qui sont faussement logiques.
Par exemple, certaines personnes sont convaincues d’avoir causé la mort d’un proche après l’avoir visité et contaminé.
« C’est le virus qui a provoqué la mort de quelqu’un, pas nous. On a été le véhicule sans le savoir. Si ça n’avait pas été nous, ça aurait peut-être été quelqu’un d’autre », souligne Mme Grou.
Facteur de risque
La possibilité de transmettre le coronavirus représente néanmoins un facteur de stress pour bien des Québécois qui sont en contact avec le public au travail ou qui ont des proches à risque.
Selon la littérature scientifique, la peur d’infecter quelqu’un ou d’être infecté peut être associée à un risque accru de comportements suicidaires, souligne M. Gaudreault.
D’où l’importance de contacter une ligne d’écoute pour parler avec un intervenant si l’on est inquiet pour soi ou pour un proche.
Si vous avez besoin d’aide
Ligne québécoise de prévention du suicide
- www.aqps.info
- 1-866-APPELLE (277-3553)
Jeunesse, J’écoute
- www.jeunessejecoute.ca
- 1-800-668-6868
Tel-Jeunes
- www.teljeunes.com
- 1-800-263-2266