Soigner les gens, ça prend du temps

Marie-Michèle Ghazal, Pharm.D
Cela fera bientôt cinq ans que j’enfile mon sarrau presque quotidiennement pour exercer la pharmacie. Depuis le jour où j’ai accroché mon diplôme au mur du laboratoire, beaucoup et peu de choses ont changé pour ma profession.
Plein de nouveaux actes octroyés, plein de nouveaux défis relevés, mais une pression toujours aussi lourde de performer et d’accélérer, tandis que la patience des gens diminue. Dans le cadre du Mois de la reconnaissance de la pharmacie, je prends un instant, aujourd’hui, pour vous illustrer une partie de ce que votre pharmacien peut vous offrir.
Vaccination
Octobre 2020. La vaccination en pharmacie débute. Nerveuse et excitée, je réponds à l’appel pour rendre service à la population du Québec, tout comme des milliers de pharmaciens. Pas seulement pour injecter, mais aussi pour évaluer, recommander et prescrire les vaccins appropriés à mes patients.
Cette année, dans le cadre de la campagne de vaccination grippale, je prends le temps d’appeler chacun de mes patients inscrits pour réviser leur statut vaccinal et optimiser leur couverture. Je propose de leur prescrire également le vaccin contre la pneumonie, le zona ou encore le tétanos, selon les besoins.
Je vérifie qu’ils ne présentent aucune contre-indication et j’établis l’intervalle approprié pour leur administrer les vaccins prescrits. J’attrape au passage plusieurs patients dont la vaccination n’était pas à jour parce que personne n’avait jamais vraiment pris le temps de leur poser toutes ces questions. Soigner les gens, ça prend du temps.
Nouveaux droits
Janvier 2021. Le projet de Loi 31 est enfin en vigueur, au bonheur de tous les pharmaciens qui pourront encore mieux servir la population. Nouvelles situations pour lesquelles nous pouvons prescrire, prolonger, cesser, substituer, ajuster la thérapie médicamenteuse et j’en passe.
Lundi, date d’entrée en vigueur, j’ajuste la dose d’un traitement pour en assurer l’efficacité parce que mon patient ne se porte pas bien et que n’arrive pas à joindre son médecin traitant.
Mardi, je cesse un médicament qui ne convient pas à mon patient et j’en avise son médecin de famille par la suite.
Jeudi, je substitue un traitement antibiotique auquel le patient est allergique, puisque le prescripteur n’est pas joignable et que je ne veux pas retarder le début du traitement.
Vendredi, je prolonge pour un patient une ordonnance échue rédigée par son podiatre, prescripteur pour lequel je n’étais pas autorisée à prolonger de traitements avant. Je prescris également un contraceptif oral à une jeune patiente qui n’a pas de médecin de famille et qui ne veut pas consulter dans une clinique sans rendez-vous juste pour commencer une contraception. Pas mal pour une première semaine, n’est-ce pas?
Comme ce sont de nouveaux droits, malgré ma formation déjà terminée, je dois lire et réviser certaines conditions avant d’exécuter ces actes pour m’assurer d’en faire un usage approprié et d’offrir la meilleure option thérapeutique à mes patients. Soigner les gens, ça prend du temps.
Attente nécessaire
Lorsqu’on va à l’épicerie, on fait la file sans rien dire. Lorsqu’on dépose sa voiture au garage, on repasse quelques heures plus tard. On attend gentiment son tour et on laisse les gens faire leur boulot. Pourquoi en est-il autrement à la pharmacie? Tout doit être fait sur le champ et «vite pis ça presse»! Pourtant, s’il y a bien une chose pour laquelle on ne voudrait pas voir quelqu’un «botcher» son travail, c’est notre santé, non?
Le temps, on aimerait tous en avoir plus. Incluant nous, les pharmaciens. Plus de temps pour vous écouter, pour analyser, pour prendre des décisions éclairées et rédiger nos notes sans être dans le jus parce qu’un médecin attend sur une ligne et que deux patients attendent au comptoir de consultation. On aimerait ça avoir plus de temps, mais on n’en a pas.
On aimerait aussi arrêter de se sentir dans un fast-food, arrêter de se retenir d’aller aux toilettes, arrêter de se faire interrompre à tout bout de champ par une «p’tite question de deux minutes», mais qui en prend réellement quinze.
On aimerait ça que les gens impatients cessent d’alimenter ce sentiment de culpabilité d’avoir simplement... pris le temps de bien faire son travail. Parce que je vous garantis qu’une erreur glissée dans votre commande «McDo» n’aura pas le même impact qu’une interaction entre votre nouvel antibiotique et votre pilule pour le cœur.
Quand vous vous présentez à la pharmacie, soyez patients. Si vous voulez que l’on soigne tout le monde au meilleur de nos capacités tout en préservant notre propre santé, il faut nous en laisser la chance.
Soigner les gens, ça prend du temps.
J’aimerais souhaiter un bon Mois de la reconnaissance de la pharmacie 2021 à tous mes collègues pharmacien(ne)s et assistant(es) techniques impliqués plus que jamais dans la santé des Québécois. Continuez votre excellent travail et soyez-en fiers.