Départ de la ministre des Finances: Trudeau a-t-il perdu la confiance de son cabinet?
Le départ de sa plus fidèle alliée sera-t-il le coup de grâce d’un navire au bord de sombrer?

Anne Caroline Desplanques
OTTAWA | Le départ fracassant de la ministre canadienne des Finances et vice-première ministre, Chrystia Freeland, huitième ministre à quitter le navire en quelques mois, est le signe que la confiance des libéraux en Justin Trudeau est à son plus bas.
«M. Trudeau a un problème de leadership au sein même du parti libéral, de son caucus et du conseil des ministres. Est-ce que son cabinet et ses députés vont continuer à le supporter? La question se pose», note Geneviève Tellier, professeure à l’Université d’Ottawa et experte en finances publiques et en parlementarisme.
La ministre du Revenu national, Marie-Claude Bibeau, a tenu à défendre son chef indiquant que «le premier ministre est encore le premier ministre». «C’est un coup dur, c’est vrai, ce n’est pas notre premier rodéo», a-t-elle poursuivi.
Mais le stratège libéral Andrew Perez estime qu'il y a aujourd'hui «tous les ingrédients pour une rébellion du caucus». Pour lui, la présence Mme Freeland tenait encore les troupes ensemble en laissant croire que la rigueur était toujours possible, mais son départ fait s'effondrer le chateau de cartes.
Il souligne que Mme Freeland joue un rôle central dans le gouvernement et dans le parti libéral. Son livre à la défense de la classe moyenne (Plutocrats: The Rise of the New Global Super Rich and the Fall of Everyone Else) est d'ailleurs au coeur du discours libéral et du programme qui a porté Justin Trudeau au pouvoir en 2015, rappelle M.Perez.
Dans la même veine, Robert Asselin, vice-président du Conseil canadien des affaires et ancien conseiller politique de Justin Trudeau, indique que Chrystia Freeland était depuis longtemps la personne la plus loyale au premier ministre et que son départ est «une crise majeure».
D’autant plus qu’il s’ajoute aux départs annoncés de sept autres ministres: Sean Frazer, Marie-Claude Bibeau, Pablo Rodriguez, Randy Boissonneault, Seamus O’Regan, Carla Qualtrough, Filomena Tassi et Dan Vandal.
M.Perez indique que d'autres départs ne sont pas à exclure.
Trop dépensier
Chrystia Freeland est la deuxième ministre des Finances à claquer la porte depuis que Justin Trudeau est au pouvoir. Le premier, Bill Morneau, a lui aussi démissionné en raison de désaccords avec le premier ministre quant à la tenue des comptes publics.

M. Morneau était contre la hausse marquée des dépenses fédérales durant la pandémie de COVID-19. Après sa démission, survenue en août 2020 sur fond de scandale WE Charity, il a accusé le gouvernement Trudeau de se soucier plus de l’image que de la substance en matière de politiques économiques et de distribuer la richesse plus qu’il n’en créait.
Quatre ans plus tard, ce n’est plus la pandémie, mais l’inflation qui donne des envies de dépenses à Justin Trudeau. En exigeant qu’on accorde un congé de TPS de deux mois et un chèque de 250$ aux travailleurs, il a passé une ligne rouge.
Mme Freeland avait promis dans son budget du printemps, le 16 avril dernier, de maintenir le déficit en deçà de 40,1 milliards $. Or, les cadeaux de Noël de son patron pourraient coûter jusqu’à 2,7 milliards $, d’après le directeur parlementaire du budget.
L’effet Trump
«Il faut éviter les astuces politiques coûteuses que nous ne pouvons pas nous permettre», gronde-t-elle dans sa lettre de démission. Elle y souligne que le Canada doit conserver un coussin de sécurité pour faire face à la crise majeure qui nous guette: une guerre tarifaire avec les États-Unis.

Avec les tarifs douaniers de 25% que menace d’imposer Donald Trump, «le moment est grave» et la façon de gouverner du premier ministre fait douter qu’il en soit conscient, écrit-elle.
C’est sans nul doute «un désaveu par rapport à la stratégie face à Donald Trump», constate Mme Tellier. Et le premier ministre est désormais le seul à devoir justifier son plan, ajoute M. Asselin.
Plus d’inflation
Ex-directeur des politiques et du budget du ministre des Finances, il presse le gouvernement de retomber très rapidement sur ses pieds, car cette nouvelle crise a déjà des effets sur les marchés et va coûter cher à court terme aux Canadiens.
«Les investisseurs n’aiment pas ce qu’ils voient», prévient-il, en rappelant que la tâche première du ministre des Finances est de rassurer les marchés et les investisseurs.
Il explique que l’instabilité va plomber davantage la valeur du dollar canadien, qui accusait déjà une forte baisse depuis des semaines. Ceci va inévitablement doper l’inflation, puisque le Canada dépend beaucoup des importations, notamment dans le secteur alimentaire.
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