À Moscou, une campagne de vaccination dans un climat de méfiance
AFP
Attendant son tour à la clinique numéro 2 de Moscou, Vera Stepanova, inquiète, n’a pas fermé l’œil de la nuit. Elle est allée se faire vacciner contre le coronavirus, au moment où la Russie a largement revu à la hausse le nombre de morts dans la pandémie.
Lancée à Moscou le 4 décembre pour des professions prioritaires, puis élargie à l’essentiel de la population active, la campagne de vaccination s’est ouverte mardi aux plus de 60 ans.
Pour préserver l’économie, les autorités refusent tout confinement, malgré une deuxième vague meurtrière, et comptent avant tout sur «leur» vaccin, le Spoutnik V.
Développé avec le soutien de l’appareil d’État et homologué dès l’été, avant même les essais cliniques à grande échelle, ce produit est une lueur d’espoir pour les Moscovites les plus âgés.
«J’ai tellement peur de cette maladie. Toute ma famille s’est fait vacciner, mais ils sont plus jeunes que moi. J’ai attendu mon tour et je suis venue avec plaisir, dans l’espoir que tout ira bien», confie à l’AFP Vera Stepanova, 73 ans, une ancienne directrice d’école rencontrée dans une clinique de Moscou où le vaccin est injecté gratuitement.
Dmitri Khassirdjiev, 77 ans, ancien ingénieur, raconte vouloir «prendre les transports en commun», marcher dans la rue, «et pas seulement jusqu’au magasin le plus proche».
Mais dans d’autres catégories de la population, l’enthousiasme est bien moindre.
«Appréhension et méfiance»
Selon un sondage Ipsos publié mardi, seuls 40% des Russes se disent prêts à se faire vacciner, un taux bien inférieur à celui qu'on observe dans la plupart des pays développés. D’après les instituts russes Levada et Vtsiom, ils ne sont que 38%.
«C’est inquiétant», relève l’infectiologue russe Irina Chestakova, selon l’agence de presse Ria Novosti, «car les pays qui seront gagnants seront ceux qui feront vacciner la plus grande partie de la population le plus rapidement possible».
Alexandre Guintsbourg, le patron du centre Gamaleïa, qui a développé le Spoutnik V, est presque tous les jours à la télévision, martelant que la vaccination «est la seule solution». Il estime que, si les Russes voyaient les malades en réanimation, c’est «en courant qu’ils iraient se faire vacciner».
Pour le directeur de l’institut de recherche et de sondage Levada, Lev Goudkov, le problème de confiance à l’égard du «Spoutnik V» est nourri par «la pression de la propagande» dans un pays habitué aux excès en la matière.
«Cette campagne massive suscite une forte appréhension et une méfiance», explique le chercheur à l’AFP. «Les gens comprennent que Vladimir Poutine utilise le vaccin dans la confrontation anti-occidentale», poursuit-il.
Il faut dire que les autorités ont été claires sur ce point. Le vaccin russe porte le nom du premier satellite lancé par l’URSS en 1957, symbolisant la supériorité scientifique soviétique d’alors et celle des Russes d’aujourd’hui.
De plus, le Spoutnik V, testé en avant-première par la fille de M. Poutine, a été homologué avant le début des essais cliniques de masse et la publication de résultats scientifiques.
«Le salut»
Mais cette campagne de vaccination démarre alors que les autorités viennent d’admettre des ravages de l’épidémie bien plus importants qu’elles ne disaient jusqu’ici en avoir enregistré.
Cette semaine, l’office des statistiques Rosstat et le gouvernement ont annoncé que quelque 186 000 personnes sont mortes des suites de la COVID-19 en 2020, alors que le bilan du site officiel «Stopcoronavirus» n’a comptabilisé que 56 426 décès.
Les nouveaux chiffres placent ainsi la Russie au troisième rang mondial en termes de morts.
En novembre, un sondage de Levada montrait déjà que seuls 27% des Russes faisaient confiance aux chiffres du gouvernement.
À l’heure où la vaccination doit battre son plein, en pleine seconde vague, les autorités redoublent donc d’efforts pour convaincre.
«Je considère que les vaccins, c’est l’avenir, le salut pour surmonter cette situation et gagner. Il faut se faire vacciner, il n’y a pas d’alternative», a déclaré mardi le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, jugeant la situation «alarmante».
Dans sa ville de plus de 12 millions d’habitants, 50 000 personnes se sont fait injecter le Spoutnik V et 70 000 sont inscrites pour le recevoir à leur tour.