Moldavie: se protéger des Russes grâce aux Russes?

Nora T. Lamontagne | Journal de Montréal

2022-03-26T12:07:38Z

Un historien féru de patrimoine a recensé plus d’une centaine de bunkers délabrés à Chișinău, en Moldavie, qui pourraient être restaurés avec un peu de volonté politique pour servir en cas de bombardement russe. 

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« En 60 jours, on pourrait tous les réhabiliter avec un minimum de ressources financières. Mais ce n’est pas une priorité pour le gouvernement », soupire Ion Ștefăniță, ex-directeur de l’agence moldave d’inspection et de restauration des monuments. 

Il a fait visiter au Journal quatre des 138 abris qu’il recense à temps perdu dans la capitale moldave depuis des années.

Grande traversée
L’historien spécialisé en patrimoine Ion Ștefăniță ouvre la porte du bunker situé sous la maison d’Andrei Serbu, au centre-ville de Chișinău. «Les voisins ont recommencé à poser des questions à son sujet», indique le retraité, qui habite au même endroit depuis 1972. «On pense à peut-être le nettoyer, mais ça reste hypothétique pour le moment. On espère ne jamais avoir à nous en servir.» - Photo Pascal Dumont

Des anciens celliers              

La majorité de ceux-ci étaient, à l’origine, des celliers construits vers la fin du 18e siècle par des marchands de Chișinău pour entreposer les provisions et le fameux vin de la région. 

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La structure de pierres ou de briques de la majorité des bunkers abandonnés a résisté au temps, mais leur intérieur est complètement vétuste. Celui-ci était électrifié et pouvait accueillir 200 personnes - Photo Pascal Dumont

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Ils ont ensuite été convertis en abris antinucléaires et antibombardements prêts à être utilisés en cas de force majeure, à l’époque de l’URSS. 

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L’entrée de ces abris était protégée par une porte blindée, parfois résistante aux radiations et totalement hermétique. - Photo Pascal Dumont

Si la forteresse dans le sous-sol d’une résidence pouvait abriter quelques dizaines de personnes, d’autres en accueillaient jusqu’à 500. « Les gens auraient apporté des chaises, des lits de camp et s’y seraient réfugiés entre 48 et 72 heures », précise M. Ștefăniță, dans un français impeccable.

« Un désastre »              

Mais les temps ont bien changé.« C’est un désastre total maintenant, tout est cassé », dit l’expert en restauration de bâtiments en tirant la porte d’entrée blindée et corrodée d’un bunker.Quand nos yeux s’habituent à l’obscurité et notre nez à l’odeur de moisissure, on comprend mieux ce qu’il veut dire.

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Cette petite porte donne sur un corridor qui menait directement à une résidence des environs pour faciliter l’évacuation de ses habitants. Plusieurs de ces galeries sont aujourd’hui condamnées, et certains propriétaires ignorent même leur existence. Photo Pascal Dumont

Les tuyaux de l’ancien système de ventilation gisent sur le sol battu, tout rouillés et inutiles. Plus moyen d’allumer une lumière pour y voir plus clair.

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Les bunkers étaient ventilés et électrifiés, ici grâce à une génératrice manuelle. «On n’a jamais eu à utiliser celui-ci, mais il y a 30 ans, il était propre et le système de ventilation fonctionnait toujours. Il y avait de l’eau potable et des masques», se souvient le résident Andrei Serbu. - Photo Pascal Dumont

Et les inventaires de masques antigaz et de kits médicaux ont disparu depuis longtemps.

Pas prêts              

La structure en pierres et en briques a tenu le coup, mais c’est bien tout.

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L’expert en patrimoine moldave Ion Ștefăniță explore les catacombes de la ville depuis plus de 10 ans. Son idée de départ était de les cataloguer pour éventuellement en faire un circuit touristique, ou encore les transformer en vinothèques ou en restaurants. «Je n’ai jamais fait de lobby pour réhabiliter les bunkers. Ce que je voulais, c’était les valoriser pour le tourisme», s’exclame-t-il. - Photo Pascal Dumont

« Je constate que nous ne sommes pas du tout préparés... », se désole M. Ștefăniță, alors que les Russes continuent de bombarder l’Ukraine à seulement quelques centaines de kilomètres de là.

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La Moldavie à bras ouverts         

Depuis le début de l’invasion russe, plus de 350 000 réfugiés ont franchi ses frontières. L’ex-république soviétique a beau être l’une des nations les plus pauvres d’Europe, ses habitants ont fait preuve de leur hospitalité légendaire envers les nouveaux arrivants.

Suivez en photo la trajectoire qu’empruntent les milliers d’expatriés ukrainiens en Moldavie, de la douane au lit où ils peuvent finalement poser leurs bagages pour quelques jours - ou quelques semaines.

La grande traversée        

À l’est, la guerre en Ukraine. À l’ouest, la paix en Moldavie. La traversée de la frontière de Palanca, entre les deux pays, marque la fin d’une fuite angoissante. 

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Au poste frontalier de Palanca, la majorité des réfugiés ukrainiens ont fui la guerre depuis Odessa, Mykolaïv et Kyïv. Ici, Nikolaï, un musicien à la retraite de 74 ans, franchit la barrière qui marque l’entrée en Moldavie. - Photo Pascal Dumont

Plusieurs réfugiés la franchissent bouleversés, après des adieux déchirants à un fils, un père, ou un frère qui les a reconduits jusqu’à la douane. 

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Depuis le début du conflit, plus de 50 000 mineurs ont franchi la frontière entre l’Ukraine et la Moldavie. - Photo Pascal Dumont

Les hommes en âge de se battre ne peuvent quitter l’Ukraine.

Un nouveau départ                         

Dans les premiers mètres du territoire moldave, il y a des grands soupirs, des appels et des textos frénétiques, une femme inconsolable qui pleure sur l’épaule d’un douanier. 

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Des bénévoles viennent en aide aux centaines de réfugiés qui transitent par le camp de répartition installé à proximité du poste frontalier de Palanca.- Photo Pascal Dumont

Après quelques minutes, les nouveaux réfugiés embarquent à bord d’un minibus qui les amènera jusqu’à un camp de triage. 

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Le regard des nouveaux arrivants à la frontière de Palanca en dit long sur leur état d’esprit quelques minutes après avoir quitté l’Ukraine. - Photo Pascal Dumont

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La grande majorité des réfugiés ukrainiens sont des femmes et des enfants, ou encore des citoyens âgés de plus de 60 ans. - Photo Pascal Dumont

Direction Moldavie ou l’Europe                         

Au camp de triage, des autobus de toutes sortes se relaient pour reconduire les réfugiés vers leur destination – s’ils en ont une. 

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Des minibus font la navette toute la journée entre la frontière et le camp de réfugiés. Les transports des réfugiés sont gratuits pour faciliter leur arrivée à destination. - Photo Pascal Dumont

Certains ont la précieuse adresse de quelqu’un qui les attend ou un pays en tête. D’autres seront envoyés vers Chișinău ou les camps d’hébergement ailleurs au pays.

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Les températures avoisinent zéro degrés à la mi-mars en Moldavie, et des organisations distribuent des couvertures aux nouveaux arrivants qui attendent un autobus au camp de répartition.- Photo Pascal Dumont

 Des 350 000 Ukrainiens arrivés en Moldavie, 245 000 ont poursuivi leur route, selon les chiffres officiels. 

Au centre de réfugiés                         

Depuis le 28 février, Ivghenia Stan, enceinte de 6 mois, son mari et ses quatre enfants habitent dans un stade converti en centre pour réfugiés à Chișinău. Ils dorment tout habillés car le centre n’est pas chauffé et que la température descend à -5 degrés la nuit. La famille rom a vu sa maison détruite par une bombe à Odessa, en Ukraine. 

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Ivghenia Stan, enceinte de six mois, est originaire d’Odessa en Ukraine et est arrivée en Moldavie, le 28 février dernier avec ses quatre enfants et son mari, qui a la double citoyenneté moldave et ukrainienne. Ils restent présentement au centre Manej, à Chișinău. La famille prévoit partir pour l’Allemagne. - Photo Pascal Dumont

Dans un ancien orphelinat                         

Olia et Ludmila Rodoslavova, originaires d’Odessa, occupent les lits à deux étages qui servaient autrefois aux orphelins moldaves à Popeasca. «Ce n’est pas un hôtel 5 étoiles mais la plupart sont reconnaissants d’être ici», dit le directeur de l’endroit, Ion Kazaku, qui compte sur les dons d’individus et d’organismes pour répondre à leurs besoins. 

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À la mi-mars, 75 réfugiés restaient dans un orphelinat converti en centre pour réfugiés à Popeasca, dans le centre de la Moldavie. Ludmila Rodoslavova 66 ans (gauche), Olia Rodoslavova (milieu) 46 ans sont arrivées d’Odessa et y dorment dans un dortoir austère depuis le 4 mars. - Photo Pascal Dumont

Chez l’habitant                          

Irina Martea héberge des familles ukrainiennes quelques nuits avant qu’elles ne repartent vers leur destination finale, souvent chez des amis ou de la famille. Des milliers de Moldaves ont fait de même depuis le début de la crise des réfugiés. 

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Les Moldaves ont accueilli les Ukrainiens par centaines dans leurs maisons. Ici, de gauche à droite : l’hôte Irina Martea, 43 ans, Tanya Suhoparenko, 40 ans (amie d’Irina qui accueille aussi des réfugiés), Maksim, 13 ans (réfugié et fils de Natali), Timur, 13 ans (fils d’Irina) et Natali Nikolaeva 39 ans (réfugiée de Chernihiv, en Ukraine) sont arrivés le 15 mars 2022 à Chișinău en Moldavie. Irina habite dans un petit trois et demi construit à l’époque soviétique. - Photo Pascal Dumont

Bien que de généreux Moldaves accueillent des réfugiés ukrainiens à bras ouverts, d'autres ont toutefois leur passeport et leurs bagages à portée de main question de pouvoir fuir si Vladimir Poutine décide de cibler leur pays après avoir envahi l'Ukraine.

Chisinau
Les portes de Chisinau, Moldavie, à l’entrée de la capitale. - Photo Pascal Dumont

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Irina Martea 43 ans, designer d’intérieur à sa valise de prête si elle devait partir en urgence. Chisinau, Moldavie. - Photo Pascal Dumont

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Mady Vikol, 24 ans, étudiante en design d’intérieur prévoit partir vers la France dès qu’elle recevra les papiers pour son chien. Chisinau, Moldavie. - Photo Pascal Dumont

Ce reportage a été rendu possible grâce au Fonds québécois en journalisme international (FQJI). 

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