Voici comment on sauve des bébés d'à peine... 22 semaines
La qualité des incubateurs représente la plus grande innovation technologique des 20 dernières années

Héloïse Archambault
Les progrès de la médecine moderne permettent aujourd’hui de sauver des bébés âgés d'aussi peu que 22 semaines de grossesse et qui pèsent à peine une livre. Le Journal a visité l’unité de néonatalogie du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) pour comprendre comment on les soigne.

Des incubateurs à 50 000$
La qualité des incubateurs, qui coûtent environ 50 000$ chacun, représente la plus grande innovation technologique des 20 dernières années. La température et l’humidité sont beaucoup mieux contrôlées qu’avant, ce qui évite que les bébés se déshydratent.
Il y a 25 ans, les bébés recevaient deux fois plus de liquide qu’aujourd’hui parce qu’ils se déshydrataient trop vite. Actuellement, Ils reçoivent un mélange d'eau avec du sucre, des protéines, du gras et des électrolytes. Le corps du bébé prématuré est composé de près de 80% d’eau, soit plus que les bébés nés à terme (70%).
«Il y a des bébés qui se déshydrataient de façon extrême et qui pouvaient en mourir», rapporte le Dr Marc Beltempo, néonatalogiste au CUSM.
Par ailleurs, les portes latérales sont équipées d'un système qui empêche l'air d'entrer et de créer un courant d'air néfaste au nouveau-né.
Un thermomètre est collé à la peau du bébé pour contrôler en temps réel l’humidité et la température. Une lampe est aussi intégrée pour soigner la jaunisse sans produire de chaleur.

Soignés avant même de naître
Les prématurés reçoivent des soins avant même de venir au monde. Si leur naissance est prévue avant 34 semaines de grossesse, ils reçoivent in utero une dose de stéroïdes environ 48 heures avant l’accouchement pour accélérer la formation des poumons et réduire les problèmes respiratoires.
On leur injecte aussi du sulfate de magnésium pour réduire les risques de paralysie cérébrale.
Du côté de la mère, des antibiotiques sont aussi souvent donnés en prévention pour éviter les infections qui peuvent nuire à la survie du bébé.
Après la naissance, les bébés reçoivent presque tous un soutien respiratoire avec un masque. Mais les médecins ne les intubent plus automatiquement.
«On pousse un peu l’air pour aider l’enfant, mais c’est lui qui fait l’effort. Si ce n’est pas suffisant, on va mettre un tube dans les poumons sur un ventilateur», précise le Dr Beltempo.

Jusqu’où pourra-t-on les sauver?
Le plus jeune bébé au monde est né aux États-Unis, en 2024, à seulement 21 semaines de grossesse. Cet enfant, qui a repoussé les limites du seuil de la viabilité, montre que des progrès sont toujours possibles à l’avenir.
Le Dr Beltempo croit qu’on pourra éventuellement sauver des enfants à ce stade au Québec.
«Mais j’ai l’impression que ce sera la limite, avec la technologie dont on dispose actuellement», croit-il.
En effet, les médecins ne visent pas à sauver tous les grands prématurés: on veut surtout donner une chance aux enfants d’avoir une belle qualité de vie.
«On a fait beaucoup de progrès pour sauver les bébés de 24 à 31 semaines. Le but ce n’est pas de faire des expériences. On veut les croiser dans la rue, pas à l’hôpital. C’est ça l’objectif», note le spécialiste.
Ailleurs dans le monde, des chercheurs travaillent sur la conception d’un utérus artificiel qui pourrait sauver les grands prématurés nés trop tôt.

De précieux bénévoles à leur chevet
Des bénévoles prennent soin des bébés prématurés tout au long de leur hospitalisation, une aide précieuse dans leur développement.
«Le contact physique, c’est ce qu’il y a de plus important. On les stimule, plutôt que de les laisser couchés dans un lit. On leur parle, on chante des sons. C’est important pour eux», témoigne Monique Parent, une bénévole qui prend soin des bébés prématurés au CUSM depuis 27 ans.
Cette professeure de ballet retraitée est convaincue de faire une différence dans leur courte vie. La présence des bénévoles donne aussi un répit aux parents, qui peuvent se reposer à la maison tout en sachant que leur enfant sera accompagné.
«Le bébé sent la différence quand on le prend, affirme la Montréalaise de 72 ans. Je donne parce que je reçois beaucoup. Je sais que les traitements peuvent faire mal, je suis là pour ça. Des fois, les parents ne sont pas capables d’assister, c’est difficile de les voir souffrir.»

Les cinq complications majeures fréquentes
- Insuffisance pulmonaire
- Infections*
- Problème aux intestins
- Saignement au cerveau
- Rétinopathie**
En tout temps, les signes vitaux des bébés, comme la température, l'oxygène, la respiration, le rythme cardiaque, sont suivis sur des moniteurs. Les très grands prématurés ont une infirmière attitrée, et parfois même plus, dans certains cas complexes.
Généralement, les bébés sont hospitalisés en moyenne de deux à quatre mois après leur naissance, mais certains restent plus longtemps.
* (25% font une infection avant 29 semaines)
** (affecte le champ visuel)

Des séquelles associées à la prématurité
Certains grands prématurés se développent tout à fait normalement et sans aucune séquelle. Or, ils sont plus à risque de développer des problèmes de santé à long terme:
- Troubles du langage
- Retards moteurs
- Trouble de l’attention et de l’hyperactivité
- Surdité
«On essaie de détecter les besoins tôt, et s’il y en a, on veut agir dès que possible. S’il y a un trouble de langage, on l’envoie directement à la clinique d’orthophonie, on ne le fait pas attendre deux ans», note le Dr Beltempo.
Une récente étude a montré que les adultes nés de façon prématurée ont plus de risques de maladies cardiovasculaires.
Les prématurés en quelques chiffres
- Environ 6000 bébés naissent de façon prématurée chaque année au Québec
- Bébé grand prématuré: né avant 32 semaines
- Bébé très grand prématuré: né avant 28 semaines
Taux de survie selon l’âge*
- 22 semaines: environ 35%
- 23 semaines: environ 55%
- 24 semaines: 75%
- 25 semaines: 85%
- 26 semaines: 90%
*Ces chiffres sont approximatifs et varient en fonction de plusieurs facteurs
FACTEURS QUI AUGMENTENT LES RISQUES DE PRÉMATURITÉ
- Mères âgées de moins de 20 ans ou de plus de 45 ans
- Grossesses multiples
- Mères ayant un plus faible niveau de scolarité
- Faible statut socioéconomique
- Diabète de grossesse
- Prééclampsie
Sources: réseau néonatal canadien et Institut national de santé publique du Québec