Zelensky, l'acteur qui avait déjà joué son rôle

Guy Fournier
Je n’ai vu, hélas ! que le premier épisode de Servant of the People (Le serviteur du peuple) lorsque la série était sur Netflix il y a moins de deux ans.
N’étant pas friand des longues séries et celle-là comptant 51 épisodes, je suis passé à autre chose. Dommage, car la vedette en est Volodymyr Zelensky, l’acteur devenu président de l’Ukraine. Sûrement pour la première fois de l’histoire, le scénario fictif d’une série s’est réalisé presque tel quel dans « la vraie vie ». Par-dessus le marché, à peu près en même temps qu’il se déroulait à la télévision.
Petit professeur d’histoire, Vassili Holoborodko est filmé à son insu par ses élèves qui diffusent sur YouTube des scènes où il critique le gouvernement ukrainien et dénonce la corruption. Ses propos enthousiasment le peuple au point où on lui demande de se présenter aux élections présidentielles. Contre toute attente, il est élu. Il entreprend alors de mettre fin au faste dont s’entoure le président et se lance dans l’assainissement de la classe politique.
AUTANT DE SUCCÈS QUE DISTRICT 31
Le serviteur du peuple obtient en Ukraine un succès comparable à celui de District 31 au Québec. Se déclenche alors un mouvement populaire en faveur de Volodymyr Zelensky qui en est la vedette. La plupart des journalistes et des caricaturistes d’Occident, les Canadiens compris, font des gorges chaudes de cette candidature qu’on juge fantaisiste. Zelensky est élu président de l’Ukraine avec une majorité écrasante, la diffusion de la troisième série n’étant même pas encore terminée.
Dans tous les pays, on a tendance à ne pas prendre au sérieux les candidats issus du show-business. Parlez-en à Guy Nantel qui a eu du mal à s’imposer dans la course à la chefferie du Parti Québécois. On se moque encore de Justin Trudeau qu’on traite de « petit professeur d’art dramatique ». Ronald Reagan fut pourtant président des États-Unis durant deux mandats, Melina Mercouri, ministre de la Culture en Grèce durant presque une décennie et Glenda Jackson (deux Oscars), députée à Londres durant quatre mandats.
Les médias russes furent les seuls à prendre la mesure de l’influence corrosive de cette série déjantée. Probablement à la suggestion du Kremlin, la chaîne TNT, qui appartient à Gazprom, une société d’État, a mis fin abruptement à la diffusion après seulement trois épisodes. Dans le tout premier épisode, TNT avait censuré une scène dans laquelle Holoborodko choisit une montre suisse. Son adjoint lui dit que Poutine préfère la marque « Hublot ». Les deux compères font alors un jeu de mots avec « huylo », mot d’argot ukrainien désignant le pénis. Les amateurs de soccer d’Ukraine en ont fait une chanson pour se payer la tête de Poutine. Comme se moquent maintenant de Joe Biden les amateurs de football américains en chantant Lets Go BrandO !
HÉROS DES TEMPS MODERNES
Zelensky qui joue dans Le serviteur du peuple un président de fiction incarne aujourd’hui en Ukraine un président déterminé et intègre que seul celui qu’on découvre enfin comme un dictateur barbare et sans pitié ose traiter de « drogué et de nazi ». Pour le reste de l’univers, Volodymyr Zelensky est devenu un héros national prêt à donner sa vie pour son pays. Ils ne sont pas si nombreux ces héros.
Netflix, ou l’une de nos chaînes spécialisées, ferait œuvre utile en rediffusant la série Le serviteur du peuple. Depuis novembre, Arte la diffuse en France. Que les curieux comme moi qui ont raté sa diffusion sur Netflix sachent que plusieurs épisodes sont sur YouTube. Ils sont à visionner avec attention, car les sous-titres anglais défilent très vite.