Assaut du Capitole: une république, s’ils peuvent la garder


Luc Laliberté
Alors qu’on s’apprête à souligner le triste anniversaire de l’assaut sur le Capitole du 6 janvier 2021, une citation apocryphe attribuée à Benjamin Franklin me hante depuis quelques jours.
On raconte qu’au sortir d’Independence Hall, après la convention constitutionnelle de 1787, Elizabeth Powell, épouse du maire de Philadelphie, interrogea le célèbre Franklin sur la nature du régime politique émanant des travaux de ces pères fondateurs.
Si le sage de Philadelphie avait confiance en George Washington, il craignait qu’après lui le pouvoir exécutif ne cesse de croître, tout comme il craignait la voracité des hommes politiques. Le philosophe aurait donc répondu: «Une république, si vous pouvez la garder.»
Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai lu et entendu cette citation. J’ai souvent eu l’impression qu’on en abusait allègrement. Je me surprends maintenant à m’y intéresser sérieusement.
La démocratie américaine a déjà été menacée, et ce, bien avant l’élection de Donald Trump. Beaucoup trop sensible au pouvoir de l’argent ainsi qu’aux manœuvres partisanes qui permettent de redécouper la carte électorale pour atténuer le poids de certaines clientèles électorales, elle est de moins en moins représentative de la démographie du pays.
À ce tableau, ajoutons le caractère vétuste du collège électoral. Parce que ce système est une démocratie indirecte, les deux derniers présidents républicains sont parvenus au pouvoir tout en perdant le vote populaire.
Héritage du déséquilibre démographique des États fondateurs, le Sénat accorde un pouvoir démesuré aux États peu populeux. Ces États, qui ne représentent qu’un faible pourcentage de la population, sont ainsi en mesure de bloquer des lois souhaitées par la majorité.
Souffrant déjà d’un important problème de représentativité, cette démocratie est maintenant mise en péril par des partisans et des politiciens peu soucieux de la préserver. L’assaut du 6 janvier 2021, pour spectaculaire et dangereux qu’il fût, n’est qu’un des nombreux indicateurs de malaises bien plus profonds.
Jamais, depuis une trentaine d’années, je n’ai lu autant d’auteurs sérieux évoquer la sécession ou encore la dérive autoritaire. J’expliquais dimanche qu’une sécession pacifique est irréalisable, parce qu’aucun mécanisme ne la permet. Il reste alors la fraude électorale et les soulèvements.
Si rien n’indique qu’il y ait eu fraude en 2020, certains États républicains s’emploient déjà à modifier le déroulement de leurs élections. On va parfois jusqu’à s’assurer de supprimer des fonctions qui n’étaient pas partisanes pour mettre en place des sympathisants du «bon» parti politique. À ces magouilles s’ajoutent les sempiternelles tentatives de réduire la participation d’électeurs ou d’électrices issus des minorités.
Quand on évoque les événements du 6 janvier, on revoit d’abord cette horde de partisans du président qui pénètrent dans le Capitole, bousculant ou menaçant des représentants des forces de l’ordre. Certains scandaient qu’il fallait pendre le vice-président, pendant que d’autres se réjouissaient d’avoir chassé les élus, posant fièrement au cœur de l’enceinte du pouvoir législatif.
Si, parmi cette foule déchaînée, on retrouvait des représentants de la racaille habituelle de l’extrême droite, il ne faudrait pas sous-estimer le nombre de citoyens ordinaires. Dans les faits, une étude récente affirme qu’ils étaient même en majorité.
Il y a lieu de s’inquiéter quand ces citoyens, qui n’appartiennent à aucun groupe connu des autorités, sont prêts à suivre aveuglément les appels à la violence de politiciens qui n’ont pour seule vision que le gain électoral à court terme.
On a déploré le caractère partisan de la commission qui est chargée de faire la lumière sur l’assaut de janvier 2020, mais ses travaux permettent malgré tout de mettre en lumière le rôle de l’ancien président et de ses sbires.
Même si l’enquête n’est pas terminée, nous en savons déjà suffisamment pour déterminer que Donald Trump et plusieurs de ses conseillers n’ont aucun respect pour les pouvoirs de la Chambre et qu’ils provoquent sans cesse de nouveaux délais.
Non seulement y a-t-il ce mépris pour la séparation des pouvoirs, mais les informations obtenues jusqu’à maintenant confirment à quel point le 45e président était déterminé à renverser les élections et qu’il a volontairement ignoré la violence de ses partisans. Encore aujourd’hui, il nie l’importance de leurs actions.
La démocratie américaine a su résister jusqu’à maintenant, mais elle subit un de ses tests les plus sérieux depuis le milieu du XIXe siècle. Elle chancelle, mais les tribunaux tiennent bon, rappelant dans les sentences réservées aux assaillants du 6 janvier la différence entre une tyrannie et le régime en place.
La démocratie repose sur la confiance. La confiance dans les institutions et la confiance dans le processus électoral. Surtout, la confiance dans l’acceptation des résultats par ceux qui sont défaits.
Si cette confiance vient à faire défaut pour une majorité importante d’Américains, le reste s’écroulera comme un château de cartes. Déjà, ils ne sont plus que 34% à croire que la démocratie américaine est en bonne santé.
Alors que je tentais de valider mes inquiétudes auprès d’historiens américains, c’est Doris Kearns Goodwin qui résume le mieux ce que je pense. Pour la biographe de nombreux présidents, il ne fait aucun doute que le régime démocratique de son pays vacille. Elle évoquait récemment la nécessité de combattre pour préserver le droit de vote et l’intégrité du processus électoral.
Si je suis pessimiste, Goodwin reconnaît elle aussi n’avoir jamais été aussi inquiète. Je termine donc sur une citation qui ne laisse planer aucun doute sur la profondeur de son malaise. Interrogée sur la possibilité d’un effondrement de la démocratie, elle lance: «It is as close to midnight as anything that I’ve seen in my lifetime.»