Briser le silence : elle passe huit mois avec des victimes de violence conjugale

Photo portrait de Axel  Tardieu

Axel Tardieu

2024-04-11T09:00:00Z

Des femmes recroquevillées sur elles-même, qui regardent au sol, incapables d’établir un contact visuel: c’est la dure réalité qu’a observée la réalisatrice Romane Garant Chartrand durant un tournage de plusieurs mois dans un centre d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. Elle témoigne à 24 heures de cette expérience qui l’a bouleversée.

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Secouée par le mouvement #metoo et le grand nombre de féminicides, la jeune réalisatrice québécoise Romane Garant Chartrand a décidé de passer huit mois entre les murs de la maison d’hébergement de première étape La Traverse, à Joliette, dans la région de Lanaudière.

Elle y a suivi un groupe de femmes qui assistent à des thérapies de groupe hebdomadaires.

Témoin privilégiée du courage de ces femmes, mais aussi du criant manque de ressources pour leur venir en aide, elle livre ses images dans son court-métrage Après-coups.

«J’ai encore de la misère à dire que je suis une victime. Je n'aime pas le mot, mais j'en suis une aussi,» confie l’une d’elles dans le documentaire qu’on peut voir sur le site de l’ONF.

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Qui sont-elles?

Elles ont entre 20 et 70 ans et viennent de partout au Québec. «Ça touche toutes les femmes, ça touche nos mères, nos sœurs, nos voisines», explique la réalisatrice.

«Elles ont dû fuir leur domicile, elles ont appelé la ligne d'écoute SOS violence conjugale pour avoir une place en maison d'hébergement parce que ce n'était plus sécuritaire où elles étaient.»

Pendant le tournage, la cinéaste a pu tendre le micro à ces véritables survivantes en leur garantissant l’anonymat.

Images ONF
Images ONF

«Je perds mon innocence»

«Je t'en veux parce que tu as fait de moi un objet», dit une femme dans le film au sujet de son conjoint. «Tu as fait en sorte que je perde mon innocence, ma spontanéité, ma joie de vivre.»

Dans ce foyer de crise où les femmes se réfugient après avoir fui, Romane Garant Chartrand a vu des femmes recroquevillées sur elles-mêmes, qui regardent au sol, qui ont de la difficulté à établir juste un contact dans les yeux avec des personnes qu'elles ne connaissent pas.

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«C'est des gens qui parlent avec un ton de voix très bas et qu'on a essayé de déshumaniser», a ressenti la réalisatrice.

Pourtant, la présence de ces femmes dans ce centre de crise montre leur volonté de relever la tête en libérant leur parole, en partageant leur vécu pour se valider aussi entre elles.

«Ce sont des combattantes, des guerrières, des femmes qui ne vont jamais arrêter de croire en la vie», a observé Romane Garant Chartrand.

Photo Axel Tardieu
Photo Axel Tardieu

«Je n'ai pas le choix de le comprendre si je veux avancer. Ça me fait du bien parce qu'à partir de là, mon travail commence», confie une victime de la Maison La Traverse.

Après avoir passé trois mois dans ce foyer, certaines iront dans un logement de deuxième étape, avec un bail d'un an, où elles pourront encore avoir accès à des intervenantes, avant de tenter un retour à la vie normale, loin de leur conjoint violent.

Manque de places

Après huit mois d’observation du système, la cinéaste a constaté un manque de ressources. «Au Québec, il y a un très grand manque d'espace pour accueillir des victimes de violence conjugale.»

Selon SOS violence conjugale, chaque jour, 17 femmes se voient refuser l’accès à une maison d'hébergement de première étape, par manque de place. «C'est aberrant», trouve Romane Garant Chartrand.

Une femme sur cinq retourne vivre dans le lieu de résidence où vit son agresseur lorsqu’elle quitte un établissement d’hébergement, selon Statistique Canada. 

Le 13 avril 2023, les refuges d’urgence du Québec affichaient un taux d’occupation de 91 %, le plus élevé au pays.

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