Des hommes pensent que l’eau du robinet les transforme en femmes

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Anne-Sophie Poiré

2024-08-03T11:00:00Z

Dans une théorie masculiniste qui circule dans les réseaux sociaux, on avance que l’eau du robinet contiendrait des hormones qui féminisent les hommes en abaissant leur taux de testostérone. Mais messieurs, pas de panique! On vous explique pourquoi vous pouvez continuer à boire votre verre d’eau municipale en toute quiétude.

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«Le fait de consommer l’eau [du robinet] fait augmenter ton œstrogène et baisser ta testostérone. Bonne chance pour bâtir du muscle, avoir de la libido et avoir une bonne humeur», lance un certain Coach Thom dans une vidéo diffusée dans TikTok.

Cette idée fait son chemin depuis un moment dans certains milieux où l’entraînement et la musculation sont au cœur de la domination masculine.

La théorie: les hormones contenues dans l’urine des femmes qui utilisent la contraception ou portent un stérilet se retrouvent dans l’eau municipale, puisque les procédés de filtration ne sont pas en mesure d’éliminer les œstrogènes.

Elle s’inspire d’études sérieuses – menées sur la transformation sexuelle de poissons mâles, féminisés par les substances œstrogènes rejetées dans les eaux usées des stations d’épuration, notamment dans le fleuve Saint-Laurent.

  • Écoutez l'entrevue avec Valérie Langlois, professeure à l’Institut national de recherche scientifique, au micro de Jean-François Baril via QUB :

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«Chaque fois que tu prends ta douche, que tu te brosses les dents, que tu rinces tes légumes et tes fruits dans l’eau, toutes ces affaires-là, petit peu par petit peu, te féminisent. Physiologiquement, tu changes. Le taux de testostérone baisse de 1% par année chez l’homme», résume l’entraîneur personnel et créateur de contenu Larry Vinette au micro du balado masculiniste québécois Lucide Podcast.

Larry Vinette / «Lucide Podcast»
Larry Vinette / «Lucide Podcast»

Presque chimiquement impossible

«Je ne crois pas pantoute à ce mythe, parce que les hormones se détruisent très rapidement dans l’environnement», affirme d’emblée la professeure à l’Institut national de recherche scientifique (INRS), Valérie Langlois.

La titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écotoxicogénomique et perturbation endocrinienne s’intéresse de près aux effets nocifs sur les vertébrés des produits chimiques présents dans les milieux aquatiques.

«Elles [les hormones] se dégradent très rapidement une fois sorties du corps: leur durée de vie est d’environ 48 heures», poursuit-elle. «C’est pratiquement chimiquement impossible que les hormones passent le traitement des eaux usées, retournent dans l’étendue d’eau, se refassent pomper dans les prises d’eau potable et passent le processus de chloration.»

À la Ville de Montréal, on confirme également que les procédés utilisés pour le traitement de l’eau potable sont assez robustes pour éliminer les hormones.

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«La chloration de l’eau, qui se fait dans les six usines de production d’eau potable de l’agglomération de Montréal, est réputée efficace pour réduire ce type de contaminant. Le charbon activé, utilisé dans deux usines, a également un effet positif sur le retrait de ces substances», explique le porte-parole Hugo Bourgoin.

Une troisième méthode «encore plus efficace» pour réduire les contaminants chimiques comme les hormones et les résidus pharmaceutiques, précise M. Bourgoin, est progressivement mise en place dans les usines d’épuration de Montréal.

«L’ozonation [qui consiste à injecter de l’ozone dans l’eau pour enlever les bactéries et virus] est déjà présente dans deux usines de la ville et attendue dans les prochains mois dans deux autres.»

Cette technologie permet de diminuer les risques pour la santé en plus de protéger la faune et la flore aquatique.

Perturbateurs endocriniens

Bien que le processus de traitement de l’eau municipale soit «très rigoureux» et «hyper-réglementé», assure Valérie Langlois, des agents chimiques appelés «perturbateurs endocriniens» peuvent s’y retrouver même après l’épuration.

Ces substances «très résistantes», souligne la chercheuse, agissent dans le corps en imitant l’action des hormones naturelles. À long terme, elles peuvent causer des anomalies physiologiques, et notamment reproductives, comme la diminution de la testostérone.

La transformation sexuelle des poissons mâles, comme la diminution du nombre de spermatozoïdes et de la fertilité observée chez les hommes, est la conséquence «plus que probable» d’une exposition aux perturbateurs endocriniens, selon une étude britannique parue en 2009 dans la revue Environmental Health Pespectives.

Pour conserver un taux de testostérone élevé, donc, certains préfèrent consommer de l’eau en bouteille.

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«L’eau du robinet, je ne bois plus ça depuis un méchant bout. Je ne fais même pas mon café avec ça. On met des bouteilles d’eau dans la cafetière», racontait un des animateurs du Lucide Podcast, Olivier Jean.

Or, l’eau embouteillée contiendrait davantage de perturbateurs endocriniens que celle qui coule du robinet, à cause des particules de plastique relâchées dans le liquide.

«J’ai plus confiance en l’eau de la ville que celle en bouteille», fait valoir la professeure Langlois.

«Ouvrez le frigo et tout ce qui est emballé dans du plastique souple, la viande notamment, est plus risqué de féminiser que l’eau de la ville. En fait, l’eau du robinet est probablement ce qui [en] protège le plus», résume l’experte.

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