Affaire Imane Khelif à Paris: un haut taux de testostérone avantage-t-il les athlètes féminines?


Sarah-Florence Benjamin
La boxeuse algérienne Imane Khelif est au coeur d’une controverse depuis l’abandon de son adversaire italienne après seulement 46 secondes. L'athlète algérienne est accusée de tricherie et d’être un homme déguisé, car son taux de testostérone est plus élevé que la moyenne des femmes. Cette caractéristique lui offre-t-elle un avantage sur ses rivales? On fait le point.
Hyperandrogénie
D’abord, il faut savoir qu’il est possible que des femmes présentent des taux de testostérone élevés sans se doper.
En moyenne, une femme cisgenre a un taux de testostérone de 0,3 à 3 nanomoles par litre de sang. Au-delà de ce taux, on parle d’hyperandrogénie. Cette dernière peut être causée par de nombreux facteurs: syndrome des ovaires polykystiques ou trouble génétique des glandes surrénales, par exemple.
Dans certains cas, des femmes peuvent être intersexes (même sans le savoir) et être nées avec des chromosomes XY plutôt que XX ou avoir des caractéristiques sexuelles masculines. On estime que 1,7% de la population mondiale est intersexe.
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Pas de preuve scientifique
Le taux de testostérone est utilisé depuis longtemps pour «vérifier la féminité» des athlètes, notamment en athlétisme.
Ces tests sont toutefois controversés.
D’abord parce que la testostérone n’est pas un indicateur de féminité très fiable, mais aussi parce qu’il n’existe pas de preuve scientifique qu’un haut taux de testostérone avantage les athlètes féminines.
Interrogée à ce sujet par le magazine Sciences et Avenir, l’anthropologue américaine Katrina Karkazis estime que les tests de testostérone devraient être abolis par «manque de preuve que des taux de testostérone endogène élevés correspondent avec de meilleures performances».
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Anaïs Bohuon, sociohistorienne du sport et autrice du livre Catégorie dames: le test de féminité dans les compétitions sportives affirme aussi «qu’aucune étude scientifique n’atteste que la testostérone est la molécule maîtresse de la réussite d’un athlète ou d’une athlète».
La testostérone peut augmenter la masse musculaire, la force, le transfert et l’absorption de l’oxygène des individus Cela n’entraînement toutefois pas systématiquement de meilleures performances.
Écartée des Mondiaux
Imane Khelif a été écartée des Mondiaux de boxe parce qu’elle présentait un taux de testostérone considéré comme trop élevé par la Fédération internationale de boxe (IBA), un organisme qui n’est plus reconnu par le Comité international olympique (CIO).
L’athlète algérienne a participé aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021, où elle s'était inclinée en quart de finale. La boxeuse taïwanaise Lin Yu-ting, qui avait aussi été écartée des Mondiaux, a perdu en huitième de finale à Tokyo.
Le règlement pour la boxe olympique ne prévoit pas de taux de testostérone maximum permis pour les athlètes féminines.

L’égalité des chances aux JO
Outre les taux de testostérone, aucun autre avantage naturel des athlètes ne semble être contrôlé, plaident des critiques à ces tests.
«Tous les athlètes d’élite ont un avantage compétitif, sinon ce ne seraient pas des athlètes d’élite», a déclaré le Dr Joe Leigh Simpson, ancien président de l’American College of Medical Genetics.
Des nageurs comme Léon Marchand ou Michael Phelps ont des attributs naturels qui les avantagent par rapport à leurs adversaires, comme un corps filiforme, de longs membres ou une capacité de faire fonctionner ses muscles sans oxygène. Pourtant, on ne les écarte pas de la compétition sous prétexte que c’est injuste.
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Le problème des tests de féminité
La féminité des athlètes est scrutée depuis belle lurette.
Dans les années 60, les athlètes féminines devaient parader nues devant des médecins. Après de nombreuses critiques, le CIO a opté dans les années 90 pour le contrôle des chromosomes des athlètes.
À partir des années 2000, le caractère systématique de ces tests a été aboli, sauf pour les athlètes «soupçonnées» de présenter des caractéristiques masculines.
«Depuis que ces tests ne sont plus systématiques, on ne se base que sur les soupçons visuels venant d’autres délégations et entraîneurs qui remettent en cause les caractères normatifs d’une féminité que j’appelle occidentale», souligne Anaïs Bohuon.
Ce serait en effet majoritairement des athlètes de couleur qui sont soupçonnées d’être «trop masculines», parce qu’elles correspondent moins aux standards de la féminité, basés sur l’apparence des femmes blanches.