Enseigner en pandémie: et si on parlait du bien-être des profs?
Maude Boyer, Enseignante de français au secondaire
Depuis deux semaines, les élèves de secondaire trois sont passés, eux aussi, au virtuel en alternance avec l’enseignement en classe. Je rencontre donc mes groupes un jour sur deux en classe virtuelle et je me surprends de constater que ça fonctionne et que c’est même plutôt agréable.
C’est avec plaisir que je vois leurs frimousses d’ados de 15 ans, enfin libérées du masque. Il me semble qu’en voyant leur sourire, j’apprends à mieux les connaître, moi qui remplace leur prof depuis environ un mois.
Des mains se lèvent soit pour répondre à des questions, soit pour en poser. Nous lisons actuellement Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda (décédé, signe des temps, de la COVID-19, en avril 2020). « Madame, pourquoi le personnage savait pas qu’il savait lire ? » D’autres mains se lèvent pour répondre à la question ou émettre des hypothèses. Une discussion vient d’être créée, une dynamique s’est mise en branle.
Qui a dit que l’enseignement virtuel était déshumanisant, ne motivait pas les élèves et les plongeait dans une détresse profonde ? Cette formule hybride semble plaire à la plupart d’entre eux : un jour sur deux, ils peuvent rester à la maison tout en poursuivant leur apprentissage. Ils se lèvent plus tard et n’ont pas à prendre les transports en commun (contrairement aux profs qui, eux, doivent se rendre à l’école).

Épée de Damoclès
Le jour suivant, je vois mes trois groupes en présentiel et je sens toute l’énergie qui émane des groupes de trente-cinq élèves ainsi que la joie qu’ils ont de se retrouver. Trente-cinq élèves, c’est beaucoup. En temps de pandémie, c’est franchement limite.
D’accord, ils portent tous des masques. D’accord, on se lave les mains au début et à la fin du cours. D’accord, on ouvre les fenêtres. D’accord, la vie sociale est cruciale pour les jeunes. D’accord, on ne meurt pas tous de la COVID-19. Tout de même, il y a comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes et cette crainte perpétuelle que chaque jour d’enseignement en présentiel est un risque de plus. C’est un peu comme jouer à la roulette russe avec sa santé. D’ailleurs, les cas augmentent de jour en jour.
On parle souvent, avec raison, du bien-être des élèves. Parle-t-on assez du bien-être des profs ? Les profs au Québec, c’est connu, sont de bonnes pâtes et ont la vocation. C’est quand même pratique, surtout en temps de pandémie.
- Écoutez l'entrevue de Maude Boyer au micro de Pierre Nantel sur QUB radio:
Le statu quo est intenable
Il est temps que les instances gouvernementales prennent des décisions pour le bien des élèves et du personnel scolaire : nous savons qu’aucune formule n’est parfaite, mais surtout que le statu quo est intenable dans les circonstances actuelles.
Certains scénarios ont été envisagés. Réduire les groupes de moitié, dont l’une est en présentiel et l’autre à la maison, ne nécessite pas l’embauche de personnel supplémentaire. Il faut une caméra et un peu de pratique. C’est un peu stressant au début, mais on s’y fait.
Une autre option serait de fermer les écoles pendant un mois afin de calmer les éclosions et gérer le temps des Fêtes. Bien sûr, ce temps enlevé devra être repris. Et alors ? On parle ici d’efforts collectifs pour le bien commun. Les jeunes sont plus résilients qu’on le pense.
Arrêtons de parler en leur nom et de marteler qu’ils s’enlisent actuellement dans une profonde détresse psychologique. À force de l’entendre, certains d’entre eux finiraient par le croire.
Maude Boyer
Enseignante de français au secondaire
Montréal