«Folle», «pas sérieuse»: c’est quoi notre problème avec les politiciennes qui rient?

Photo d'archives et AFP
Photo portrait de Anne-Sophie Poiré

Anne-Sophie Poiré

2024-07-24T18:51:51Z

En politique, une femme qui rit dérange et se fait reprocher de manquer de sérieux. On a qu’à penser à Kamala Harris, que Donald Trump s’est empressé de surnommer Laffin’ Kamala. Mais pourquoi s’offusquer du rire d’une élue, alors qu’on exige des femmes en dehors de la politique qu’elles «sourient plus»?

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«L’avez-vous déjà vue rire? Elle est folle. Le rire des gens est très révélateur. Elle est folle. Elle est cinglée. Mais pas autant que Nancy Pelosi», a lancé Donald Trump, dimanche soir, à une foule de sympathisants républicains au Michigan.

La vice-présidente américaine Kamala Harris, candidate à l’investiture du Parti démocrate après le désistement de Joe Biden, répondra désormais au surnom de «Laffin’ Kamala» ou Kamala la ricaneuse.

Donald Trump est un habitué des pseudonymes. «Crooked Hillary» Clinton ou «Sleepy Joe» Biden: la plupart de ses adversaires politiques ont été renommés par le candidat républicain.

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Mais celui octroyé à Mme Harris n’est pas qu’anecdotique, assure la doyenne de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM, Rachel Chagnon.

«Cet homme carbure aux stéréotypes, et celui de la femme qui rit franchement – et pas ce petit rire de complaisance visant à plaire aux hommes ou démontrer son accord – est synonyme d’une agentivité avec laquelle beaucoup de personnes ont encore du mal», explique-t-elle.

Ce surnom se veut aussi une manière de décrédibiliser Kamala Harris, selon Anne-Marie Gingras, professeure de science politique à l’UQAM.

«Historiquement, les femmes sont critiquées sur leur manière de s’habiller, de se coiffer ou de rire. Le message qu’on envoie est qu’elle est une personne superficielle qui n’arrive pas à contrôler ses humeurs. Trump a ajouté qu’elle était folle, une autre attaque classique envers les femmes. C’est grotesque.»

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Faire de la politique «comme un homme»

Valérie Plante a subi le même traitement. Le rire sonore et assumé de la mairesse de Montréal fait l’objet d’innombrables condamnations depuis son élection en 2017.

Photo Martin Chevalier
Photo Martin Chevalier

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Mais ces éclats n’ont pas leur place dans un monde aussi «sérieux» que la politique, aiment rappeler ses détracteurs, comme l’ancien maire de Montréal Denis Coderre et le chroniqueur Gilles Proulx.

À l’instar de Mme Plante, une «ricaneuse» comme Kamala Harris perturbe et dérange cet écosystème dominé par les hommes, souligne Mme Chagnon.

«Au-delà du rire, il y a un enjeu dans la politique américaine de présenter une autre image que celle du bon père de famille, machiste, qui va protéger la nation, un peu dans le style de Captain America. Le fait d’être une politicienne qui assume sa féminité et son genre est surtout ce qui dérange», fait valoir l’experte.

Cette idée remonte à loin.

Dans l’ouvrage L’éducation de la femme chrétienne, paru en 1523, le théologien et philosophe espagnol Jean-Louis Vivès range les filles qui rient fort avec celles «qui mangent, boivent et vomissent assez souvent».

Ce livre a été écrit pour parfaire l’éducation de la future Marie (Tudor) Ire d’Angleterre, la première reine régnante de pays.

«La politique a toujours été le fief des hommes. C’est censé être sérieux parce qu’on dirige des gouvernements. Déjà, les femmes qui investissent le milieu ne sont pas prises au sérieux. Celles qui s’abandonnent dans le rire défient l’autorité et prennent leur travail à la légère», analyse la professeure titulaire retraitée de l’Université d’Ottawa et directrice de l’Observatoire de l’humour, Lucie Joubert.

Rire à gorge déployée ne serait donc pas perçu comme une «qualité masculine» pouvant assurer aux femmes la responsabilité de dirigeante.

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Rachel Chagnon cite l’exemple de Condoleezza Rice, la première femme noire nommée secrétaire d’État aux États-Unis, entre 2005 et 2009, lors du second mandat du républicain George W. Bush.

Condoleezza Rice
Condoleezza Rice AFP

«On trouvait qu’elle faisait de la politique comme un homme, ce qui était vu comme une qualité à l’époque. Elle envoyait cette image de force masculine. On pouvait donc lui pardonner d’être une femme», illustre-t-elle.

Sourire plus, mais pas en politique

À l’extérieur de l’arène politique, le sourire des femmes est toutefois attendu, voire exigé.

Elles doivent se montrer heureuses de servir un café, de marcher dans la rue ou de faire les courses. Autrement, elles seront accusées d’entretenir une resting bitch face, cette expression sexiste qui décrit un visage au repos fâché ou agacé se traduisant par «face de bœuf».

«C’est le principe de la double-pénalité», résume la professeure Chagnon.

«On exclut les femmes de l’espace public, et c’est le problème de beaucoup de minorités stigmatisées. On les a conditionnées à la position de spectatrices. Ce sont elles dans les estrades qui applaudissent les dieux de stade», illustre-t-elle.

Elle cite le fondateur des Jeux olympiques modernes, Pierre de Coubertin, qui croyait que la gent féminine n’avait pas sa place dans ces compétitions.

«Les femmes qui sourient sont perçues comme étant vulnérables, manipulables et pas dangereuses. Ce sont des qualités encouragées dans certaines sphères, mais pas en politique, parce qu’elles n’ont pas raison d’y être», renchérit Lucie Joubert.

«C’est un peu la même chose dans le milieu de l’humour où on est très critique envers elles», ajoute-t-elle. «Pendant longtemps, on ne les a pas trouvées drôles.»

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