Impossible de changer d’école, même après une agression sexuelle

Ni l’école du Havre-Jeunesse, ni le CSS, ni le Protecteur de l’élève n’ont pu aider la victime de 14 ans à obtenir un transfert

Alexia (nom fictif), 14 ans, ne demande qu'une chose: changer d'école.
Alexia (nom fictif), 14 ans, ne demande qu'une chose: changer d'école. Chantal Poirier / JdeM
Photo portrait de Dominique  Scali

Dominique Scali

2024-09-18T04:00:00Z

Tous les jours, Alexia* doit passer devant le local où elle a été agressée sexuellement par un autre élève. Son centre de services scolaire refuse de la changer d’école, et cela, même si elle y subit de l’intimidation depuis qu’elle a porté plainte.

«Tout ce que je veux, c’est qu’ils me changent d’école, que je puisse repartir à zéro et mettre ça dans le passé», demande Alexia (nom fictif), 14 ans.

Elle était une élève tranquille qui réussissait bien à l’école, jusqu’à ce qu’elle se fasse agresser par un garçon de sa classe à l’âge de 12 ans, en décembre 2022.

Maintenant, elle sèche des cours de peur de se rendre à l’école secondaire du Havre-Jeunesse, à Sainte-Julienne dans Lanaudière.

Depuis qu’elle a porté plainte à la police en janvier 2023, elle se fait intimider.

«Je suis un peu rejetée par les gens de ma classe à cause de tous les événements... Parce qu’il y a beaucoup de personnes qui connaissaient le gars», témoigne la jeune fille d’une voix timide.

L'école secondaire du Havre-Jeunesse, à Sainte-Julienne, dans Lanaudière.
L'école secondaire du Havre-Jeunesse, à Sainte-Julienne, dans Lanaudière. Chantal Poirier / JdeM

Elle a reçu des messages la traitant de «pute», des papiers anonymes dans son casier lui suggérant de se suicider. Des élèves ont partagé des vidéos de TikTok la dénigrant.

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Sans parler des graffitis sur des murs de l’école utilisant son nom complet, dont Le Journal a pu voir les photos.

Malgré les nombreuses démarches de sa mère pour la sortir de là depuis un an et demi, Alexia* est toujours inscrite à la même école.

Judiciarisé

Le dossier d’agression sexuelle sur Alexia* a été judiciarisé, confirme-t-on au Directeur des poursuites criminelles et pénales. Le présumé agresseur, qui fait aussi l’objet d’une accusation de voie de fait dans un autre dossier, doit reparaître en cour cet automne.

«Des mesures ont été mises en place pour garantir la sécurité et le bien-être de la jeune fille», assure par courriel Hélène Duchaine du service des communications du Centre de services scolaire (CSS) des Samares.

Il s’agit du même CSS que dans le cas du père de Berthierville qui s’en est pris à l’intimidateur de son garçon en février et du cas de la jeune fille qui a été battue à la sortie des classes à Joliette en mars.

«Elle pleure tous les jours»

Dès mars 2023, la mère d’Alexia* a demandé un transfert.

«Ma fille pleure à tous les jours [...] Je dois attendre qu’elle se suicide?» peut-on lire dans une lettre alors envoyée au CSS.

Par exemple, Alexia* a été obligée de s’asseoir dans le local de retrait, même si le présumé agresseur s’y trouvait, et cela, malgré l’interdit de contact, illustre-t-elle.

La direction aurait également nié être au courant de l’intimidation vécue par Alexia* après qu’elle et sa mère l’en eurent informée, rapportent-elles.

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«Ce n’est pas le seul cas», dit son intervenante

Alexia* n’est pas la seule victime qui doit se battre contre la bureaucratie scolaire pour obtenir quelque chose d’aussi simple qu’un changement d’école, déplore une intervenante psychosociale.

«Ce n’est pas la seule, malheureusement. Il faut tout le temps que je me batte [contre] ça», témoigne l’intervenante d’Alexia* à l’Indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) et qui ne peut être nommée sans identifier par la bande la jeune fille.

Alexia* en compagnie de son intervenante de l’IVAC.
Alexia* en compagnie de son intervenante de l’IVAC. Chantal Poirier / JdeM

En général, les écoles priorisent le changement d’école des présumés agresseurs. Mais dans certains cas, un transfert de la victime est aussi souhaité.

Certains CSS sont d’ailleurs plus efficaces que d’autres à écouter le besoin des victimes, avoue-t-elle. «Il y en a où ça ne niaise pas.»

Pas de transport

Après l’agression alléguée de 2022 sur Alexia*, le garçon a d’abord été suspendu puis déplacé dans un autre groupe. Il a ensuite été transféré d’école pour la rentrée scolaire de 2023.

Cela n’a toutefois pas permis de faire cesser l’intimidation.

Après l’intervention du député du coin, la mère d’Alexia* a réussi à obtenir que sa fille fréquente l’école d’une autre ville pour l’année 2023-2024. Or, la nouvelle école ne lui offrait aucun transport scolaire.

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Alexia* a donc refait une année entière à Havre-Jeunesse, passant régulièrement devant le lieu de l’agression.

«C’est comme si je revivais le moment à chaque fois», confie la jeune fille.

Il n’y a plus de place

Cette année, une autre école était prête à l’accueillir pour la rentrée 2024. Elle a même pu la visiter cet été.

Or, la direction de l’école du Havre-Jeunesse a tant tardé à signer le «transfert humanitaire» que l’autre école répond maintenant qu’il n’y a plus de place, explique l’intervenante.

«J’ai appelé les deux écoles, les 26, 27, 28, 29, 30 août ainsi que les 3 et 4 septembre», énumère-t-elle. «Je n’ai eu aucun retour [d’appel]».

Quant au Protecteur de l’élève, d’abord contacté au printemps 2023, il a renvoyé la mère d’Alexia* au CSS. Le nouveau protecteur national de l’élève a ouvert un dossier le 28 août dernier, mais mentionne recevoir un fort volume de plaintes.

De son côté, le CSS des Samares indique que les demandes de transfert sont «assujetties à la capacité d’accueil de l’établissement visé» et assure «traiter avec la plus haute rigueur toute situation de violence ou d’intimidation.»

L’école du Havre-Jeunesse n’a pas répondu au courriel du Journal.

*Nom fictif pour protéger l’identité de l’adolescente.

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