Kamala au lieu de Harris: est-ce qu’on est sexiste parce qu’on appelle les politiciennes par leur prénom?

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Gabriel Ouimet

2024-07-26T14:24:34Z

Bien plus souvent que leurs homologues masculins, les femmes en position d’autorité, comme la candidate démocrate à l’élection présidentielle des États-Unis, Kamala Harris, se font appeler par leur prénom. On se pose donc la question: s’agit-il d’un biais sexiste ?

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Un article publié en 2023 dans le magazine Forbes lors du Forum économique mondial de Davos reprochait au modérateur d’un panel d’avoir fait preuve de sexisme en interpellant les femmes participantes, dont les vice-premières ministres canadienne et ukrainienne, par leur prénom, alors qu’il s’adressait aux hommes en utilisant leur titre.

Aux États-Unis, depuis le retrait de Joe Biden à l’élection présidentielle et l’entrée en scène de Kamala Harris, le débat fait rage. Pourquoi Kamala et pas Harris? se demande notamment une jeune femme sur TikTok.

@mira_is_psyched Brief take on why we should start referring to Kamala as “Harris”. Also happy to talk more about political psychology, if you’d like! #kamala #biden #kamalaharris #harris #democrats #psychology #politicalpsychology #names #gender #bidenharris2024 #bidenharris ♬ original sound - Prof. Mira :)

Ce n’est pas la première fois que le prénom de l’actuelle vice-présidente américaine fait parler. Lors du débat vice-présidentiel de 2020, l’animatrice Susan Page avait dû s’excuser à Kamala Harris pour avoir utilisé son prénom plutôt que son titre de sénatrice, comme elle l’avait fait pour Mike Pence.

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Kamala Harris et Mike Pence
Kamala Harris et Mike Pence Photo AFP

En France, une controverse semblable avait éclaté lors de l’élection présidentielle de 2007, qui opposait Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal.

Mais pourquoi le fait d’employer le prénom pour désigner une femme, notamment en politique, fait-il autant controverse?

«Parce que l’utilisation du nom de famille et du titre, c’est un signe de déférence, de respect. C’est un signe qu’on reconnaît le statut de la personne. À l’inverse, appeler quelqu’un par son prénom, c’est une familiarité. C’est de dire qu’on ne donne pas la même reconnaissance à cette personne», affirme la doyenne de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM, Rachel Chagnon.

Dans une analyse de huit études portant sur l’usage du prénom des femmes en position d’autorité publiée en 2018, des chercheurs de l’Université Cornell, aux États-Unis, avaient pour leur part conclu que cela pourrait contribuer à renforcer les inégalités hommes-femmes dans plusieurs contextes.

L’utilisation du prénom est-elle toujours une marque de sexisme?

Pour la professeure en science politique à l’UQAM, Anne-Marie Gingras, tout est une question de circonstances et d’intention.

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Elle souligne, par exemple, que l’utilisation différente du prénom et du nom dans un panel politique mixte peut être problématique, parce qu’elle illustre un double standard et qu’elle minimise le rôle de la femme.

Mais l’utilisation du prénom peut aussi être stratégique. Joe Biden et Justin Trudeau ont tous deux misé sur leur prénom pour se rapprocher de l’électorat dans le passé, souligne la professeure Gingras.

Joe Biden et Justin Trudeau
Joe Biden et Justin Trudeau Photo AFP

Une analyse que partage Rachel Chagnon, qui cite en exemple des politiciennes bien connues.

«On peut penser à Hillary Clinton et Marine Le Pen, qui ont voulu faire oublier leur nom de famille, vu le bagage qui y est rattaché. Elles voulaient que les gens s’attachent à elles plus personnellement», indique-t-elle.

«Je pense que pour Kamala, qui est moins connue que Joe Biden et Donald Trump, c’est un peu ça, aussi. Son prénom la distingue. Il y a cette idée de proximité. Ceux qu’on appelle par leur prénom, ce sont nos proches, les membres de notre famille, nos amis», explique celle qui est également membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM.

Anne-Marie Gingras et Rachel Chagnon insistent également: il y a une différence entre une femme qui choisit d’utiliser son prénom et une politicienne qui se fait appeler par son prénom par d’autres, notamment dans les médias, sans l’avoir demandé. Les femmes ne sont donc pas toujours «victimes» de leur prénom.

«Cadrer les femmes comme uniquement des victimes, c’est aussi un stéréotype», lance Mme Gingras.

Une stratégie efficace?

Rachel Chagnon reconnaît qu’il peut y avoir un intérêt stratégique à utiliser le prénom de Kamala Harris pour les démocrates. Elle se demande toutefois s’il s’agit de la tactique la plus efficace.

«Est-ce que ça permet à Kamala Harris d’envoyer une image de compétence et d’expertise autant que si on utilisait son nom complet et son titre? se questionne-t-elle. C’est difficile à dire.»

Mme Chagnon rappelle finalement que certaines des politiciennes qui ont eu le plus de succès dans le passé ont opté pour une autre approche.

Angela Merkel
Angela Merkel Photo AFP

«Prenez Margaret Thatcher et Angela Merkel. On faisait beaucoup plus rarement référence à leur prénom. Ce ne sont pas des femmes qui ont misé sur une image de douceur, de proximité et de gentillesse, mais sur une image de fermeté et d’aptitude», observe-t-elle.

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