La commémoration se fait attendre
Des familles des «anges gardiens» décédés de la COVID attendent toujours qu’on leur rende hommage


Nora T. Lamontagne
Des familles endeuillées déplorent que le Québec n’ait pas encore rendu l’hommage qu’ils méritent aux « anges gardiens » décédés de la COVID.
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« Je n’ai jamais entendu François Legault dire : tant de soignants sont morts [du coronavirus]. Est-ce qu’il est au courant qu’il y en a 18 ? », demande Amy Jeffrey, qui a perdu son père préposé aux bénéficiaires, Ezra Jeffrey, en mai dernier.
Ni elle ni aucune des familles que Le Journal a contactées n’a reçu de condoléances officielles de la part du gouvernement provincial depuis le décès de leur être cher.
Le premier ministre a bien souligné le travail des « héros » « qui ont eu le courage d’aller auprès des patients infectés » à l’occasion de la cérémonie commémorative de jeudi, mais pas un mot pour ceux pour qui ce dévouement s’est révélé fatal.
Au-delà des paroles, les proches des victimes souhaiteraient surtout des actions concrètes pour honorer leur dévouement.
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Collectif plutôt qu’individuel
« Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque chose de national qui devrait être fait pour ceux qui se sont sacrifiés sans le vouloir ? », demande Andréanne Roy, amie proche et collègue du Dr Huy Hao Dao, qui a succombé à la maladie.
Même si François Legault déclarait réfléchir en mai dernier à un hommage de ce type pour les employés du réseau de la santé décédés, rien n’a été annoncé depuis.
Seul le Syndicat canadien de la fonction publique a souligné leur perte de manière collective en plantant 12 croix blanches devant l’Assemblée nationale le 23 novembre dernier.
Ailleurs dans le monde, de nombreux États ont déjà commémoré le décès de travailleurs de la santé morts en action.
Les familles affectées par la perte d’un proche ont aussi leur petite idée pour s’assurer qu’ils ne tombent pas dans l’oubli. Certains suggèrent un monument ou une statue au nom de tous les travailleurs de la santé décédés de la COVID, pourquoi pas près de l’Assemblée nationale.
Linda Plouffe, dont la fille de 31 ans, Stéphanie Tessier, est décédée, imagine un arbre à fleurs pour chacun d’entre eux. « Ils se sont tellement dévoués, ça prend quelque chose qui va rester », croit-elle.
La population doit connaître leurs noms, leur âge, leur histoire, insistent plusieurs proches.
« C’est comme si les gens ne s’en souciaient pas, parce qu’ils ne savent pas c’est qui, explique Mme Jeffrey. Ces gens-là ont risqué leur vie, ils méritent d’être connus. »
Un coup de pouce aux soignants
Olivier Nguyen, aspirant médecin qui a perdu son père, Thong Nguyen, préposé aux bénéficiaires, aimerait pour sa part que les Québécois lui rendent hommage en ne dérogeant pas aux règles de la santé publique.
Dans la même veine, ils sont nombreux à insister sur le fait que les conditions des travailleurs actuels du réseau de la santé doivent être améliorées en l’honneur de ceux qui restent.
D’autres aimeraient voir l’accès à la résidence permanente facilitée pour les immigrants travailleurs essentiels qui ont tant donné depuis le début de la pandémie.
Tout plein de possibilités pour les honorer
L’État dispose d’une panoplie de façons d’honorer la mémoire des soignants morts du coronavirus, selon les partis d’opposition québécois.
« Ce serait la moindre des délicatesses d’avoir une attention particulière pour ces victimes-là qui va au-delà des mots », souligne Marie Montpetit, députée libérale et porte-parole de l’opposition officielle en matière de santé.
La mention du courage de tous les travailleurs de la santé pendant l’allocution du premier ministre à l’occasion de la cérémonie en l’honneur de toutes les victimes de la COVID au Québec n’est pas suffisante à ses yeux.
Le gouvernement ne prévoit pas poser d’autres gestes en leur mémoire à plus long terme, a fait savoir par courriel l’attaché de presse de François Legault, Ewan Sauves.
Or, les partis d’opposition sont d’avis que les 18 travailleurs de la santé qui ont succombé au coronavirus méritent une reconnaissance concrète.
Comme pour les soldats
Sans vouloir s’avancer sur la forme exacte que pourrait prendre cette « commémoration perpétuelle », le député péquiste Joël Arseneau, aussi porte-parole en santé, suggère de former un comité pour étudier la question.
« Quand un pays est en guerre – et on est en guerre contre la COVID –, les soldats sont toujours honorés », illustre-t-il.
De son côté, la députée libérale Paule Robitaille a pris l’initiative d’octroyer une médaille de l’Assemblée nationale à titre posthume à Marcelin François,
un demandeur d’asile de Montréal-Nord devenu préposé aux bénéficiaires, qui est décédé du coronavirus.
« Même si le gouvernement ne l’a pas fait, c’était important pour moi de souligner son travail », explique l’élue, qui assure un suivi avec les proches de M. François depuis sa mort.
Des changements systémiques
De son côté, Québec solidaire aimerait voir une reconnaissance qui dépasse le stade symbolique.
« Le vrai hommage se mesure en conditions de travail, en salaires, et en embauches en santé dans le secteur public, martèle son porte-parole en santé, Gabriel Nadeau-Dubois. Le symbolique, c’est le glaçage sur le gâteau. »
Car si la pandémie a révélé une chose, c’est bien le rôle fondamental et essentiel de leur métier pour le bien-être de la société, croient les trois députés.