Le corps d'une jeune femme portée disparue retrouvé grâce à une application féministe

Photo AFP
Photo portrait de Anne-Sophie Poiré

Anne-Sophie Poiré

2024-09-27T18:20:30Z

À Paris, le corps d’une jeune femme portée disparue a été retrouvé enterré dans le bois de Boulogne en partie grâce à une application qui rassemble des communautés de femmes préoccupées par la sécurité de leurs paires. Le Québec possède déjà une technologie du genre payante toutefois, pour les personnes «à haut risque» de violence. Aurait-on intérêt à démocratiser une telle plateforme afin de prévenir les violences faites aux femmes?

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Philippine, 19 ans, devait se rendre chez ses parents vendredi après-midi, mais elle ne s’est jamais rendue. Sa disparition a été déclarée à la police le soir même. Le lendemain, une cinquantaine de proches ont fouillé le bois de Boulogne, dans l’ouest de Paris, après y avoir géolocalisé son cellulaire. 

Des avis de recherche ont été placardés un peu partout, notamment sur The Sorority. 

Cette application gratuite, créée en 2020 pour les femmes et les minorités de genre, permet à une personne qui se sent en danger dans un lieu public, en soirée, dans un festival ou à son domicile de le signaler, par un bouton d’alerte, aux 50 utilisatrices les plus proches géographiquement grâce à la position GPS du téléphone. 

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Toutes les personnes inscrites sur la plateforme reçoivent une notification quand elles se trouvent dans la zone où l'alerte a été déclenchée. Elles ont ainsi accès aux coordonnées et à l’emplacement exact de la femme en danger. 

«Elles peuvent soit directement appeler la personne qui demande de l'aide, soit lui envoyer un message en lui proposant par exemple de prévenir la police ou la gendarmerie, soit la rejoindre sur place, en faisant semblant de la connaître, et sans jamais se mettre en danger», expliquait la fondatrice à Franceinfo, Priscillia Routier-Trillard. 

The Sorority revendique 115 000 utilisatrices à travers le monde, dit-elle, dont 17 000 à Paris. 

Une communauté prête à intervenir

Philippine ne faisait pas partie de la communauté. Aucune alerte n’a donc été lancée. L’avis de recherche publié sur la plateforme a tout de même permis d’accélérer les recherches qui ont mené à a découverte de son corps, enterré dans le bois de Boulogne, près de l’université Paris-Dauphine où elle étudiait.

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«Ça peut vraiment aider les femmes à augmenter leur sentiment de sécurité et de sororité, en sachant qu’une communauté de femmes est prête à les aider», souligne la coordonnatrice générale de la Coalition féministe contre la violence envers les femmes (CFCF), Julie Antoine. 

«Juste le fait de se questionner si on se sent en sécurité ou non dans un certain contexte, c’est déjà une prise conscience importante», ajoute-t-elle. 

Au Québec, l’application Robine a également été conçue pour assurer la protection des personnes «à haut risque» de subir de la violence en transformant leur cellulaire en caméra corporelle. 

D’abord testée par les policiers, elle est offerte aux civils depuis peu. 

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Elle s’adresse notamment à des femmes victimes de violence conjugale, des jeunes qui subissent de l’intimidation ou des personnalités publiques qui auraient besoin de sécurité accrue, dit-on dans La Presse

«Une femme victime de violence conjugale qui va chercher ses enfants chez son ancien partenaire peut enregistrer l’événement qui sera ensuite envoyé dans l’infonuagique. Même si son agresseur lui vole son téléphone, elle conservera les preuves», illustre Julie Antoine. 

Une centrale de surveillance établira ensuite la géolocalisation et authentifiera les vidéos afin de pouvoir transmettre ces informations aux services policiers. Toutes les données sont certifiées et peuvent être utilisées en cour. 

Pour l’heure, une trentaine de femmes et deux hommes avec «des besoins urgents en protection personnelle» utilisent le service développé depuis cinq ans. 

Le hic, selon Julie Antoine, c’est que l’application est payante et privée. Il faut payer 42$ ou 72$ par mois pour y avoir accès. 

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Un couteau à double tranchant

Est-ce que le Québec aurait intérêt à mettre en place une application mobile à l’image de The Sorority? 

«Il faudrait qu’elle soit conçue et gérée par les groupes féministes pour s’assurer que l’application est sécuritaire», fait valoir Mme Antoine. 

«Oui, ça peut aider les femmes à créer des liens entre elles, mais l’application peut aussi alerter être fraudé ou utilisé à d’autres fins par des agresseurs, par exemple, pour créer des guets-apens», prévient-elle. 

Sur The Sorority, 73% des utilisatrices ont entre 18 et 35 ans avec un âge moyen de 30 ans. Et les profils sont tous validés. Pour intégrer la communauté, on exige un égoportrait en temps réel en plus de fournir une pièce d'identité. 

La coordonnatrice générale de la CFCF croit qu’une telle application pourrait s’avérer pratique dans une situation où une femme en danger s’est isolée pour aller aux toilettes, par exemple, ou pour alerter les gens dans les lieux où il y a beaucoup de monde comme un bar ou un festival. 

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«Ça fonctionne bien en France surtout pour les agressions et les micro-agressions dans les lieux publics. C’est bien de trouver des outils temporaires pour s’y sentir plus en sécurité, mais est-ce qu’on ne transfère pas encore une fois le fardeau sur la victime?», demande Julie Antoine. 

Elle croit qu’il serait plus efficace de miser sur les témoins actifs plutôt qu’une application mobile. 

«Si socialement on valorisait ces comportements, ça enverrait un message fort aux agresseurs», lance-t-elle. 

«Ce n’est pas normal de devoir envoyer une alerte sur une application mobile quand on se sent en danger dans le métro plutôt que demander de l’aide aux gens présents autour de nous. Tout le monde devrait se sentir interpeller quand une personne est dans une situation de vulnérabilité. On ne devrait pas regarder par terre ou détourner le regard. Les gens devraient se lever et intervenir», conclut Mme Antoine.

— Avec les informations de Franceinfo

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